dimanche 28 janvier 2018

Diesel

- Mais quel imbécile ce môme!

LUI
Les yeux de Noé se remplissent instantanément de larmes et sa bouche commence à trembler. Il baisse la tête et je vois ses épaules se soulever par saccades.
Sa mère est lancée dans une litanie de reproches insensés sur ce foutu chat que nous cherchons tous avant de partir, histoire de ne pas le laisser enfermé pendant deux jours. Et Noé, du haut de ses 3 ans n'a pas compris que courir dans toute la maison en appelant le chat était le meilleur moyen  de vouer à l'échec cette chasse féline.
J'ai  envie d'exploser, d'envoyer ma cinglée de femme valdinguer dans  la pièce. Je me mords l'intérieur des joues et je passe la main dans les cheveux de mon petit Noé.

- Installe les gosses dans la  voiture, je me charge du chat.
Les mots sortent de ma bouche acérés comme des lames. Elle me fait chier.

Je trouve la bestiole assez rapidement, tapie au fond de la penderie, une pile de serviettes éponge en vrac devant elle. Ses yeux ronds me regardent. Je soupire. J'ai jamais su parler au chat. Je laisse la porte entrouverte et pense à la tête qu'elle fera dimanche soir devant son tas de serviettes dépliées. Je savoure cette vengeance à retardement ridicule.

Je claque un peu fort la porte de la bagnole. J'ai l'impression de monter dans une machine qui m'oppresse, trop petite pour moi.
Le rétro me renvoie l'image des mes deux mômes sanglés à l'arrière. Noé a encore des spasmes de
larmes et suce son pouce.
Je me sens épuisé, vidé, lourd d'une colère sourde qui remplit ma gorge.

Je la sens à côté de moi, compacte comme un bloc d'acier glacé.
Je mets la musique en marche, Diana Krall et sa voix caramel. La voiture fend la nuit et je laisse mon esprit se remplir peu à peu de la mélopée de "the look of love".

ELLE
Il conduit un peu vite mais je ne me sens pas en danger. Je ne vais rien dire de toutes les façons. Je me vide de mon énervement, de cette honte qui m'étreint. Je ne suis pas fière de moi, pas du tout à la hauteur comme mère.
Des raisons à la con cherchent à me rassurer: le stress du départ juste à la sortie du boulot, les sacs à préparer, les gosses qui se chamaillent et ce chat qui se planque comme à son habitude... Rien pour expliquer mon attitude de folle avec Noé.

Ras le bol d'écouter Diana Krall, mais ça non plus je ne vais pas le dire.

Il n'y a rien à voir à l'extérieur, juste les feux rouges des voitures devant nous, les panneaux
phosphorescents et fantomatiques qui s'évanouissent sur notre passage et les stations-service qui nous lancent des appels lumineux de sirène tentatrice.

J'entends Noé qui renifle et ça me vrille le coeur. Samuel ne dit rien. Il marmonne ou chantonne pour lui-même.

Lui conduit les deux mains vissées sur le volant. J'ai envie de poser  ma main sur sa cuisse ou de caresser sa joue comme je le fais les jours sereins et doux.
Ras le bol d'écouter Diana Krall...

LE CHAT
J'aime bien la douceur de l'éponge.
La maison est enfin silencieuse et je descends l'escalier au ralenti. Tout est immobile et le décor m'est familier.
Tic tic sur le plancher, il y a un ronron rassurant dans la cuisine qui vient d'une grande porte blanche et froide.
Sur le pallier, je monte sur un fauteuil devant la fenêtre. Tout est noir.
Je guette les branches que le vent agite légèrement.

On m'appelle Diesel.