lundi 28 mars 2016

Le super héros et sa camionnette

Un grincement à l'arrière me tapait sur les nerfs depuis le départ. Un frottement de plastique à mon avis qui couinait à chaque soubresaut de la route. Mille fois que je jetais un regard dans le rétroviseur en sachant très bien que je ne verrais que l'arrière de la camionnette et que le grincement à la con ne s'excuserait pas de me vriller les méninges depuis 200 bornes... Parfois on a des réflexes stupides.

J'ai réalisé que mes mains étaient crispées sur le volant, sans que  je comprenne bien pourquoi.
L'autoroute était lisse, à peine sinueuse, il y avait peu de circulation et je pouvais poser mes yeux au loin sans prendre beaucoup de risques.
Mes mains étaient pourtant crispées sur le volant.

Le ciel était blanc, presque transparent, le soleil d'hiver trop vif ne chauffait pas. Aux alentours, la campagne était morne et grise, repliée sur elle-même, figée dans la froidure. Les arbres tendaient leurs branches nues vers les cieux, en une prière muette et inutile. J'y percevais un certain désespoir même si parfois, en clignant  des yeux, je trouvais une certaine beauté graphique à ces ramures graciles qui découpaient le ciel en filigranes sombres.

Je calculais que j'avais bien encore 3 heures de route, prisonnier de la camionnette pourrie que j'avais louée le matin même. Ça puait le tabac à l'intérieur, sans parler du grincement de souris sournoise.
Elle m'avait dit " viens, je t'en prie". Et c'est ce "je t'en prie" qui m'avait fait un mal de chien et auquel je ne pouvais rien refuser.

Il y a un an, on s'insultait à longueur de journée, on se faisait la gueule, on s'ignorait, on cherchait à emmerder l'autre. Et elle était partie en me laissant à la fois de l'amertume, du regret et du soulagement.
Je ne sais pas si j'avais grandi depuis cette histoire, je ne sais pas si j'étais meilleur. Sans doute pas, on ne change jamais vraiment je crois.

J'ai remarqué au bout d'un moment, que le ciel bleuissait légèrement, que des genêts étaient apparus en bordure de route et que les ponts étaient de couleurs vives.
J'approchais de cités maritimes, venteuses et sableuses.
J'ai quitté l'autoroute en suivant une longue sortie balisée de métal et le péage m'a recraché comme s'il se débarrassait de moi et de ma camionnette ringarde marquée du logo Super U.

Libéré de  l'asphalte lisse, le grincement  à l'arrière s'en est donné à cœur joie, sur chaque bosse, virage, freinage,  crissant comme un dingue en une symphonie déjantée de musique expérimentale. Juste 10 kilomètres à faire après la sortie m'avait-elle dit. C'est assez pour finir à l'asile selon moi.
Mais j'ai tenu le coup. J'ai crû m'être trompé en slalomant   dans une  zone pavillonnaire triste à pleurer, si bien agencée, toits en ardoise, jardins clôturés, balançoires en plastique. Mais qu'est-ce
qu'elle foutait là?

Je me suis arrêté devant le 15 de l'impasse. Il y avait des pas japonais qui menaient à la porte peinte en bleu et des rideaux fleuris à la fenêtre.... J'étais dans une dimension où j'étais certain de ne pas la trouver. J'ai sonné quand même en pliant mes jambes ankylosées par le voyage. J'ai entendu la porte s'ouvrir et puis plus rien. Juste une douleur indescriptible au niveau du nez et le froid du sol dans mon dos. J'ai pensé que je n'avais pas envie de crever dans ce décors de maisonnettes bretonnantes et puis le noir...

... J' ai une main crispée sur le volant, l'autre tient un mouchoir en papier que je me colle sous le nez tous les 5 minutes, même si je ne saigne plus. Je regarde mon nez dans le rétroviseur aussi, toutes les 5 autres minutes, histoire de bien vérifier qu'il a doublé de volume et commence à violacer.
J'ai rarement pris une telle patate. L'autre con doit avoir la main en compote, enfin c'est ce que j'ai envie de penser pour le moment.

Le truc bien par apport à l'aller, c'est que je n'entends plus le grincement de plastique à l'arrière. Je me demande si ce n'est pas un effet du  coup de poing que j'ai pris en pleine face, mais j'apprécie cette sorte de capitulation mécanique en regard de mon état défaillant. Je me sens comme un super-héros aux pouvoirs de pacotille.
Elle s'est endormie, la tête calée sur la vitre, une mèche de cheveux lui retombe sur le visage. Bien-sûr, je la trouve belle.
Même si je pense que m'avoir fait venir avec une camionnette pour emporter une valise, un autocuiseur en inox et un oreiller est un peu gonflé.

Mais elle est là, avec moi. La route peut bien s'étirer à l'infini, rendant notre arrivée improbable, le soleil d'hiver peut bien chercher à m'aveugler en rayons rasants et perfides, la camionnette peut bien se déboulonner par tous les bouts.
Elle est là, avec moi.