dimanche 20 septembre 2015

L'énigmatique Mr RICO

Dans la rue Eau de Robec les trottoirs gris bordent des maisons à colombages aux couleurs contrastées, aux restaurations disparates qui semblent vouloir glisser sur le sol tant elles penchent et se tordent sous le poids des ans.

Au numéro 98, vissée sur une porte très laide au bois vermoulu, une plaque rectangulaire équipée de petits boutons argentés décline dans un ordonnancement vertical l'identité des occupants de l'immeuble. Ils sont tous bien rangés dans leur petite case, réplique miniature de l'empilement des logements.
Mr RICO est le seul nom que je repère en passant comme tous les matins rue Eau de Robec, où les poubelles poussent bien mieux que les arbres.

Mr RICO... Je poursuis mon chemin en gambergeant sur Mr RICO...C'est un homme replet, au crâne dégarni qui porte des chemises moirées, mauves ou noires, trop cintrées pour lui désormais, vestiges d'une activité éphémère de gérant de boîte de nuit.
La boîte est fermée depuis longtemps. Il garde une nostalgie de boule à facettes, de bar à l'ambiance bleutée et de filles dont les jupes remontent sur les cuisses quand elles ne prennent plus garde à leur allure. Un peu saoules, un peu démaquillées, riant pour rien, elles se laissent effleurer sans chichi.
Mr RICO a 55 ans et fait le beau au Comptoir du Robec, le bar assez vieillot d'à côté. Tout n'est que façade. Les habitués l'appellent: " eh RICO!!" sans se douter que son prénom est Serge. Mr RICO parle avec l'accent du sud, qu'il entretient et ne cherche pas à gommer, parce qu'à une époque, il avait les dents blanches et arrogantes, riait fort en tapant sur l'épaule de ses clients et se drapait dans son
accent pseudo-espagnol pour donner un parfum exotique aux nuits de la banlieue rouennaise.

Mr RICO... Je souris toute seule en imaginant l'hispanique de pacotille sur le déclin coller sa petite étiquette "Mr RICO" sur l'interphone.

A bien y réfléchir, ça ne colle pas trop. L'immeuble est trop ancien, trop bancal, trop sombre. Il doit y avoir un mimétisme entre son allure et ses habitants.

Mr RICO est un vieux monsieur qui marche à l'économie, en traînant les pieds. Il porte des chaussons poisseux, un pantalon maculé de tâches et un pull informe. Il ne soucie pas de son apparence, vivant seul et ne recevant personne, à part son aide ménagère qui lui fait ses courses et son ménage en pestant après l'odeur de pisse qui imprègne tout l'appartement. Mr RICO refuse qu'on ouvre les fenêtres et il ne considère pas son aide ménagère comme une visite.
Les bruits de la rue lui parviennent assourdis par le vitrage et c'est bien suffisant.
Personne ne sonne chez lui et même si cela advenait, ses pas hasardeux sur le sol collant lui demanderaient  un temps infini pour répondre à l'appel.
Mr RICO a oublié depuis longtemps l'étiquette à son nom qui a attiré mon regard et mes pensées.

Je suis arrivée au terme de ma course matinale et je vais oublier Mr RICO, happée par le travail qui effacera temporairement mes délires imaginaires.
Ce soir, en sens inverse, je laisserai Mr RICO dans mon dos, absorbée par d'autres menus évènements de la rue et sans doute plus fatiguée pour que mes méninges ne s'envolent aussi facilement.

Et demain, un peu surprise, je retomberai sur Mr RICO...
Il suffira un jour de sonner pour entendre sa voix... ou celle de Mme RICO... va savoir?