dimanche 27 septembre 2015

Le blues de la vache qui parle au lieu de ruminer

Quand j'ai dit à Isabelle "je te trouve belle tu sais", j'ai compris en moins de 5 secondes que j'avais dit une connerie.
D'abord elle a cessé de sourire et elle a baissé les yeux, un peu comme si elle souhaitait m'effacer de son champ visuel. Elle a fourgonné dans son tiroir à toute vitesse et sorti la clef de la salle de réunion, objet initial de ma venue dans son bureau. Elle m'a devancée dans le couloir,  a ouvert la porte et elle a dit "voilà" en repartant vers son bureau. J'ai susurré  un piteux "merci Isabelle" . Quelle idiote je fais!

Si j'avais dit " t'es toute jolie aujourd'hui" ou " j'adore la couleur de ton pull", elle m'aurait dit un "merci" tout simple. Elle m'aurait parlé de la journée qui promettait d'être ensoleillée. Je lui aurais demandé des nouvelles de son fils. Elle aurait ouvert la porte de la salle de réunion en me souriant et m'aurait souhaité de passer une bonne matinée.

Mais voilà, j'avais dit "je te trouve belle tu sais". Parce que c'est ce que je pensais.
C'était une considération artistique, une impression de beau qui m'avait sauté aux yeux, une jolie sensation  parce que je trouve qu'Isabelle est une belle personne.

Que pouvait-elle dire? " oui je sais, je suis belle" ou pire "oui je sais que tu me trouves belle".
J'avais mis sans le vouloir un poil trop de séduction dans mon compliment. Et Isabelle ne me connaît pas assez pour savoir à quel degré je lui parle.
Je l'ai tout simplement mise mal à l'aise, je suis sortie de la sphère "connaissance professionnelle amicale , dans son bureau, à 8h30 du matin, pour débouler en mode " connaissance professionnelle ambiguë".

" Tourner sa langue 7 fois dans sa  bouche"... Je rumine le conseil, façon vache dans un pré bien vert.
Il convient que je rumine mes mots avant de les laisser sortir, quitte à y perdre toute spontanéité, quitte à en oublier ce que je voulais dire, quitte à cracher une bouillie infâme. Le filtre "vache qui rumine" n'a pas que des avantages.

J'en étais encore à réfléchir à la façon de retrouver un mode relationnel normal avec Isabelle, quand Florence, quelques jours plus tard, a effleuré ma main EN ME SOURIANT dans un couloir.
J'ai failli tomber à la renverse parce que Florence ne fait aucun mystère de son attirance pour les femmes.

Vite! Mon filtre "vache qui rumine", histoire de faire comprendre avec tact à Florence que je peux dire à Isabelle que je la trouve belle, sans aucune autre intention que louer sa pure beauté et sans du même coup être une fille  possible pour une autre fille attirée par sa gente.
Je rumine, je rumine, les mots se bousculent, j'ai la nausée de cette purée de mots qui tarde à sortir.
Je dois lui dire que je la trouve drôle, sympa, intelligente mais...mais...pas mon genre quoi... pas du tout...

Et je lui sors " tu sais Florence, je te trouve meuh".
Je me retrouve seule dans le  couloir, Florence ayant viré de la basket en haussant les épaules.

Sans mon filtre, j'aurais dit " tu sais Florence, je te trouve moche".
Meuh... c'est moi blessant non?

C'est pas facile d'être une vache qui parle finalement.