samedi 15 août 2015

La rivière et les seins de Molly

La fille s'appelait Lolly...ou Molly... je savais plus trop. C'était la serveuse du Corsaire. C'était pas un lieu pour porter un tel prénom. Au Corsaire, on s'attendait à une Brigitte ou au mieux à une Sylvie. Mais pas Lolly/Molly.
Ca me perturbait cette histoire, parce que la fille, je la matais depuis au moins une heure, amarré que j'étais au comptoir, englué sur mon tabouret.
Il faut dire que je n'avais rien de mieux à faire. J'alignais les whiskies en faisant tinter les glaçons sur les parois du verre. Ca faisait ding-ding quand je le portais à mes lèvres, une sorte de tintement discret et joyeux. Je trouvais ce bruit plutôt classe, même si je sentais bien qu'il n'y avait que ça de classe me concernant. J'étais juste un type banal qui prenait une cuite au Corsaire en plein après-midi.

Je regardais Lolly donc... enfin la serveuse. Derrière elle les verres et les bouteilles se tenaient en rang serré et le percolateur fumait et crachotait des cafés à la chaîne. Il n'y avait pas grand consommateur de whisky à cette heure.
La fille n'était pas vraiment jolie mais pas moche non plus. Sa bouche tombait un peu et ses cheveux noirs dégoulinaient sans grâce autour de son visage. Elle les calait derrière ses oreilles quand elle lavait les verres. Ses yeux bleus étaient trop maquillés mais ça lui allait bien.
Elle avait surtout une paire de seins qui me fascinait.
Je les devinais sous son débardeur noir sans parvenir à en détourner les yeux. C'était une sorte de colline douce et rebondie, juste ce qu'il faut de souplesses et d'élasticité, un coussin que j'imaginais moëlleux et tendre. Et la tendresse justement, c'est tout ce à quoi j'aspirais.

Le Corsaire bruissait dans mon dos et se reflétait à l'envers dans le miroir du bar. Je ne faisais pas trop attention et quand j'arrivais à regarder autre chose que les seins de la serveuse, c'est une bouteille verte qui captait mon regard, un truc qui miroitait quand je clignais les yeux.
J'ai commencé à penser à la rivière quand mon cerveau s'est rempli de la couleur verte.

La rivière et ses longues herbes immergées qui flottaient mollement dans le courant. Elles ondulaient comme les cheveux d'une sirène endormie. J'étais assis au bord de cette rivière peu profonde, des petits cailloux roulaient sur le fond et l'onde tourbillonnait par endroit en volutes gracieuses.
Autour de moi toutes sortes de petites bestioles sautaient et menaient leur vie de bestiole sans se soucier de moi. Le calme du moment était rempli de mille bruits qui devenaient assourdissants si on y prêtait attention: des stridences d'oiseaux, des coassements de grenouilles, des clapotis mouillés, des stridulations d'insectes. Et en fond sonore, les feuillages agités par le vent se frolaient et chuchotaient.
Tout était à sa place, le soleil me chauffait sans excès et parsemait de points d'or la surface de l'eau.
J'étais à ma place, je devais avoir 10 ans et mon père pêchait, immobile, tirant sur sa pipe, assis à quelques mètres de moi.

- Hé, vous prenez autre chose?
La fille s'est penchée vers moi, ses yeux bleus fichés dans les miens que je sentais humides.
- Un autre whisky.
J'ai tendu mon verre mais elle m'a servi dans un verre propre. Les glaçons ont tinté.
- C'est comment votre nom au fait?
- Molly
- Ah ouais... Molly, c'est... joli.

Elle n'a rien répondu. Elle m'a regardé en souriant et elle en était carrément transformée, presque belle.
Et ses seins... ses seins de plume ou de mousse...

J'aurais aimé lui parler, m'intéresser à sa vie. J'aurais aimé me raccrocher au monde des vivants, au moins faire semblant. Mais j'en étais incapable. Trop d'alcool, trop de lâcheté, trop de paresse...

J'aurais simplement aimé poser ma tête sur les seins de Molly et retourner au bord de la rivière.