dimanche 16 novembre 2014

Berthe Morisot- Edouard Manet 1874


Nous rentrions d'une promenade ou d'une course nécessaire, je ne sais plus.
Tu allais défaire ton chapeau et j'ai suspendu ton geste. Tes mains sont lentement  redescendues le long de ton corps, désoeuvrées, et ton regard mi-amusé, mi-surpris s'est imprimé instantanément dans le mien. 

Quelle grâce infinie que la tienne ce jour-là, malgré la banalité de la circonstance. Des mèches souples s'étaient échappées du chignon que la mode et la bienséance imposaient  et j'aimais par-dessus tout ce léger désordre qui en augurait d'autres.

L'austérité de ta mise n'était que convenance. Le noir si digne, paravent futile de tes sorties sages,   rehaussait ton teint de miel clair. Ta peau était davantage habituée au soleil des promenades en campagne , ponctuées de déjeuners sur l'herbe et d'assoupissements ombragés.
Cette sortie mondaine avait exigé ce chapeau noué sous ton menton en un entrelacs compliqué  de rubans et ce manteau de velours noir, qui masquait avec peine  ta gorge et le frou-frou de ta robe en dessous. J'imaginais ta taille enserrée dans un taffetas soyeux, un ton crème piqué de fleurs bleues,  s'évasant un peu sur tes hanches en un drapé tombant et  caressant ta poitrine de volants gracieux.

Quel charme se dégageait de ta personne! Quiconque t'aurait croisé à cet instant aurait pu te juger  sévère et peu encline à la fantaisie. Et pourtant, moi, je ne percevais que ta moue faussement  sérieuse, réprimant un sourire. Ta bouche  me donnait envie de mordre. Tes yeux étaient deux miroirs sombres dans lesquels j'avais envie de plonger.

J'aimais ce rempart désuet , cette apparence rigide et noire , cet air d'étonnement suspendu , cette sagesse faussement prude…alors que tout pour moi dans ton attitude exhalait l'offrande et l'abandon .