dimanche 3 août 2014

La petite ficelle

Un jour ou l'autre, on se retourne sur soi-même et fatalement, on se retrouve nez-à-nez avec son enfance. On la trimballe comme on peut dans une sorte de sac à dos étanche. Impossible de ne garder que les images idylliques ou les souvenirs qui font briller les regards attendris. Non, c'est un bric-à-brac de rires , d'angoisses, de pleurs, de mensonges, de tendresses, de trahisons, de déceptions et de plaisirs. Tout ça est en vrac dans le gros sac qui nous suit partout.

Parfois ma grand-mère émerge du sac. Cela m'étonne toujours  parce qu'elle n'était pas du genre à faire sa rebelle ou se mettre en avant. Elle avait passé sa vie à coudre pour les autres sur la table de la cuisine, en fredonnant des airs qui m'étaient inconnus et en oubliant de me parler de mon grand-père qui portait un beau costume pour travailler au palais de justice, mais ne semblait pas coutumier des mots d'amour.Donc, voilà Mamie qui se radine et qui squatte mes pensées. "Mamyosotis"...tes yeux clairs fichés au fond de ma gorge et prêts à fuir au bord des cils.

J'étais une peste, enfant unique et souffrant de l'être. Toi tu avais élevé 4 enfants, dont un que tu avais enterré. Je n'ai compris que trop tard pourquoi tes yeux étaient couleur de ciel après la pluie.
J'étais une peste capricieuse, unique dans ma famille, unique pour toi qui me donnais tant. Moi je ne me pensais pas "unique" mais "seule"...

J'usais avec tyrannie du pouvoir que tu m'offrais; j'exigeais des goûters inédits chaque jour ( des crêpes fines, du fromage blanc crémeux, des mousses au chocolat fondantes, des tartines grillées...), ton temps était le mien pour des parties de dominos sans fin, j'abusais de ton attention pour déverser mes préoccupations de petite fille.
Chaque jour remplaçait le précédent sans que ta patience ne semble fléchir, sans que ton affection pour moi ne perde son éclat.

Mon amour pour toi ne se nommait pas. On ne se disait pas "je t'aime" et on était rempli de ces mots à la fois simples et gigantesques qui restaient prisonniers de la cage trop petite de notre cœur. Quelle retenue maladive ou quel orgueil freinent les adultes à se dire qu'ils s'aiment, s'aiment moins, s'aiment toujours? Quelle pudeur excessive les empêche de montrer et reconnaître comme beau leur attachement?

J'ai acquis cette assurance, cette évidence bien plus tard, à la faveur de rencontres d'autres univers affectifs. Et le manque des années passées à taire mes sentiments ou au mieux à les laisser affleurer sans les nommer, m'est apparu abyssal et glacial. Mais il était trop tard pour toi, trop tard pour nous.

Et il me revient des mots qui étaient les tiens, des mots que je ne comprenais pas bien à l'époque, enfin qui me semblaient totalement décalés à la situation qui les entourait. Les jours où ma pesterie dépassait les bornes de ta patience, tu me disais dans un soupir " tu es une petite ficelle"...
Moi j'imaginais une cordelette ébouriffée, un bout de fil emmêlé, un lacet effiloché quelconque...Une ficelle? C'était méchant ça, une ficelle? Curieusement pourtant, c'était pour moi le signal du repli, du calme, de la sagesse retrouvée.

La petite ficelle? Quel mystère tout de même! La petite ficelle de tous les "je t'aime" qu'on ne se disait pas, qui se déroulait pourtant, invisible nous liant, reliant, attachant, enserrant l'une à l'autre.

Quelle belle image, quel joli lien.