vendredi 29 août 2014

Il est grand temps de rallumer les étoiles

Normalement, il aurait dû commencer ce récit par " la porte de l'entrée claqua violemment". Sauf que là, la porte était restée grande ouverte , allongeant la perspective du couloir sur le pallier de moquette rouge élimée par endroit, un peu comme si l'espace commun de l'immeuble était une annexe assez laide de l'appartement.

C'était bien elle ça, s'envoler dans l'escalier comme un courant d'air en laissant l'espace s'enfuir derrière elle, sans se soucier de poser des limites à leur conversation. Il entendait ses pas dans l'escalier, entre cavalcade et sautillement. C'est lui qui claqua la porte avec force. Les clefs tombèrent sur le sol en un fracas métallique qui convenait parfaitement à la situation.

Dans le salon, leur dispute zébrait encore le plafond de petits éclairs mauves, enfin c'est ce qu'il ressentait. Des mots aigres tournoyaient, un peu perdus depuis qu'elle n'était plus là.
Son regard se heurta à mille choses qui l'étouffèrent un peu: son vernis à ongles rouge posé sur la table basse, une revue ouverte sur le canapé, son pull rose moussant sur la chaise en osier, une pomme à moitié rongée sur la console... marre de ce bordel qu'elle foutait partout!
Il se dirigea vers la cuisine en faisant abstraction du pot de yaourt vide sur l'évier et de la canette de bière, vide elle-aussi, mais c'est lui qui l'avait bue alors c'était pas pareil.
Il fit couler l'eau du robinet en fixant les carreaux de faïence noire devant lui, raideur et froideur pensa t-il. Il mit une main sous le jet régulier et ferma les yeux, histoire de faire disparaître les derniers petits éclairs mauves qui l'avaient suivi. Mais qu'est-ce qu'il foutait avec cette fille?

Elle commanda un café et un grand verre d'eau et réalisa aussitôt qu'elle n'avait rien pour payer. De toutes les façons, elle ne buvait pas de café et elle se demanda encore comment la phrase " un café et un grand verre d'eau s'il vous plaît" était sortie de sa bouche.
De la terrasse du Balto elle pouvait voir leur immeuble, une bâtisse qui tirait un certain orgueil de quelques moulures autour des fenêtres et d'une porte cochère présomptueuse bien que décatie. Toute la rue semblait sortir de Cinecitta, des façades de stuc étayées par des poutres de bois brut. Tout semblait prêt à s'écrouler.
Elle fixait la mousse  onctueuse et odorante à la surface de sa tasse en tentant d'oublier leur bataille de mots et de mauvaises ondes de toute à l'heure. C était pas facile.
 Un type s'est approché pour lui demander du feu. Elle voulu lui dire que 1/ elle ne fumait pas, 2/ elle n'avait pas de briquet, 3/ fumer TUE bordel faut vous le dire comment????... mais elle réussi juste à sourire bêtement en faisant un geste incompréhensible de la main, à mi-chemin entre un au-revoir et une gifle molle. Le type partit à reculons.
Elle remarqua que son portable  dessinait une bosse rectangulaire dans la poche de son jean et se sentit mieux.

" Il est grand temps de rallumer les étoiles".
Voilà le message qui s'affichait sur l'écran de son iPhone Il le relut plusieurs fois. Cette fille était totalement cinglée. Mais elle avait un sens indéniable du déminage, il fallait le reconnaître.
Mais ça ne voulait rien dire non plus cette phrase à la con, même si c'était assez joli.

L'écran s'éclaira de nouveau et il lut, avec agacement, ahurissement, énervement mais un sourire impossible à réprimer aux lèvres: " si tu passes au Balto en bas, prends 3 euros pour régler mon café, ou un peu plus si tu veux en prendre un aussi".