mardi 26 août 2014

Des fraises en hiver

Elle a une insouciance exaspérante et épuisante.

Elle semble marcher à quelques centimètres au-dessus du sol, délivrée de toute pesanteur et de toute notion d'équilibre, libre de regarder en l'air ou même derrière elle tout en avançant. Quelle chieuse!

Moi, je passe mon temps à lui enjoindre la prudence, englué que je suis dans des peurs incessantes et sournoises, des angoisses millénaires que je partage avec pas mal de mes congénères à bien y réfléchir.
J'appréhende les collisions soudaines, les accidents imprévus, les expériences malheureuses, les paroles blessantes.
Je lui explique sans cesse, avec force détails et argumentations tout le montage de petits riens pervers qui, empilés les uns sur les autres finissent en  un enchaînement inéluctable par  s'écrouler sur nos pauvres personnes, nous ensevelissant dans des problèmes sans fin qui pourrissent nos existences, notre société, notre humanité même...

Elle m'écoute avec une attention qui me laisse espérer une prise de conscience. Même si elle réprime des soupirs d'ennui  entre ses lèvres closes. Je l'encourage à une plus grande sagesse, à un pragmatisme certes pesant mais réaliste. Je veux que ses pieds touchent enfin le sol.

Je sais pourtant combien le sol l'attire parfois, de façon soudaine et inexpliquée, de façon brutale et absolue. Je sais les précipices qui l'aspirent alors, je peux la voir s'approcher à l'extrême, espérant la chute me semble t-il.
 Je vois alors l'eau dans ses yeux, une onde dégoulinante de silence et de désespoir infini, les larmes coulent sur ses joues et sa bouche tremble. Et je lui dis " dis-moi.. raconte-moi... parle-moi enfin..." Les heures passent nous murant dans une pénombre mouillée ponctuée de sanglots et de balancements inutiles. Je caresse ses cheveux, je sèche ses joues, j'embrasse ses tempes, je ne sais que faire pour la ramener dans mon monde.
 Et quand les mots sortent enfin, ils se déversent sur moi telle une averse glacée. Elle me dit sa solitude depuis l'enfance, sa peur du silence,  son orgueil, ses bassesses,  ses regrets, son impuissance face à la marche du monde et des hommes qui ne savent éviter les bombes, la misère, la cruauté et l"asservissement. Et je sais  qu'il ne faut rien dire, juste laisser les mots couler avec les larmes, juste être là pour les entendre et entourer ses épaules de mon bras.

Je ne sais pas ce qui m"épuise le plus: retenir sans fin une ficelle invisible pour éviter qu'elle ne s'envole tel un cerf-volant facétieux ou déblayer le sable qui l'engloutit dans une tombe labyrinthique invisible.

Alors si vous me voyez en ce 24 décembre, dans la rue grise, juste vêtu d'un vieux sweat bleu à la recherche de cette boutique improbable, palais lumineux aux senteurs fruitées défiant l'hiver,où des femmes un peu raides et emmitouflées commandent des paniers de fruits exotiques pour Noël.
 Oui, c'est bien moi que vous voyez là.

Elle a envie de manger des fraises.

Ai-je vraiment le choix, à part celui de ne plus l'aimer?