dimanche 6 juillet 2014

Comme un arbre qui voudrait se coucher



Il  paraît que ma fenêtre donne sur une école maternelle. Les gens qui viennent me voir me disent que c'est gai ces cris d'enfants, que c'est vivant, mais moi je n'entends plus rien, et comme je ne marche plus seule, je ne vais jamais à la fenêtre. Parfois, j'essaie de les imaginer, parfois je n'ai plus les images. Je ne sais même plus depuis quand je n'entends plus les bruits de la rue, la télévision, les conversations. Je m'en fiche un peu pour tout dire.
La télévision, mon fils l'allume à chaque fois qu'il arrive. Il me reproche de rester dans le silence, de ne m'intéresser à rien. La télévision est floue quand je la regarde et mon fils me soutient qu'elle est parfaitement réglée. Ce sont mes yeux qui sont déréglés mais je suis fatiguée de lui dire. Alors je ne dis rien, et quand il est parti, je demande à l'aide-soignante de l'éteindre. Je crois que rester dans le silence avec moi lui fait peur à mon fils, mais je n'y peux plus rien.

Ma belle-fille est gentille et efficace. Elle s'occupe de mon linge, de mes rendez-vous médicaux et de mes papiers.  Elle a une façon assez déroutante de s'adresser à moi, un mélange d'humour et de puérilité. Quand je lui dis que je ne retrouve pas toutes mes culottes, elle me répond " Voyons, c'est fini l'époque des sans-culottes Belle-Maman". Et elle rit toute seule. Je ne comprends pas, je n'aime pas perdre mes culottes. Elle dit souvent "je m'en occupe, ne vous en faites pas" mais elle ne m'explique rien. Alors je repose les questions, histoire de comprendre. Ça finit toujours par "Mais pourquoi vous vous tracassez, je gère tout!". Je ne me tracasse pas, je veux savoir c'est tout. Mais c'est trop long à expliquer. Je ne dois plus donner l'impression de pouvoir comprendre ce genre de choses je crois.
Parfois j'oublie aussi. Je le sais bien. Ma mémoire est un yo-yo. Je ne retiens pas le numéro de ma chambre, ni le nom des dames qui viennent s'occuper de moi, ni les prénoms de tous mes petits-enfants. Ça m'ennuie sur le coup, et puis plus trop.

L'autre jour, mon fils évoquait un souvenir d'enfance, l'histoire du Père Vigot qui faisait cuire les steaks dans la cheminée et qui éteignait le feu qui prenait dans la poêle à grands coups de casquette. Il avait l'air surpris que je me souvienne de ça. Le père Vigot et sa foutue casquette... C'est ma vie ça. Comment pourrais-je l'oublier?

Mon autre fils passe tous les deux jours. Il n'aime pas que je reste dans ma chambre à regarder le mur. Moi ça ne me dérange pas. Il me lit les activités proposées par l'animatrice: contes d'autrefois, accordéon, chansons d'Edith Piaf...Il trouve ça formidable. Je ne vois pas ce qui est formidable dans tout ça. C'est pas à mon âge que je vais me mettre à chanter. Il voudrait que je participe à l'atelier-mémoire aussi. J'y suis allée une fois. Il s'agissait de citer les différentes parties du corps. Moi je n'ai rien dit; je me souviens mieux des parties du boeuf finalement parce que j'ai tenu la boucherie avec mon mari autrefois.
Je n'ai pas voulu y retourner. Ça me fatigue et j'ai peur qu'on m'oublie dans un couloir en remontant d'en bas. Ma belle-fille dit que c'est impossible, mais je n'aime pas rester parquée dans la file des fauteuils roulants qui attendent l'ascenseur.

Quand ma petite fille vient, elle amène du chocolat, des fines tuiles qu'elle achète chez un chocolatier. J'ai toujours adoré le chocolat. Ma petite- fille me parle à l'oreille et j'aime bien. Elle a sa façon à elle de me caresser la joue et c'est la seule à me dire que je suis belle. Je sais qu'elle le pense parce qu'elle l'a toujours dit. Mais ma petite-fille vient rarement.
Ils disent tous que je suis bien ici. "Les gens sont gentils, ta chambre est lumineuse, tu manges bien".
Je ne sais plus ce que c'est d'être bien. J'ai mal un peu partout, je mange en mettant plein de miettes sur mes robes, je marche en traînant les pieds, on me met des couches pour la nuit et tout est dans la brume au-delà de 2 mètres. Je suis bien?

Souvent je dis: "j'aimerais me coucher ce soir et ne pas me réveiller". Mon fils aîné me demande d'arrêter de me plaindre et mon autre fils ne dit rien.
Je ne dis pas ça pour les choquer, juste parce que le chemin me semble long et les journées interminables. Pour qu'ils se préparent tous aussi.

Je m'appelle Jeanne. Je suis bien fatiguée. J'ai 99 ans.