lundi 9 juin 2014

I wish I had an angel

Le diable était assis sur un bord de nuage cet été –là.  
Il ne me quittait pas des yeux et me décochait des flammèches sporadiques  à la précision brûlante.
Comment pouvais-je lutter, alors même que j’ignorais l’attaque ?

La plage nous aimantait et nous nous y retrouvions toujours à un moment ou un autre, vautrés sur le sable  ou assis sur le béton de la digue. C’est peu dire que nous traînions nos corps  et notre désœuvrement  sous un soleil  perfide qui masquait sa brûlure derrière un petit vent permanent venu du large. Nos peaux rougissaient et  se marbraient de sel, nos cheveux  poissaient et s’emmêlaient. Mais c’était le seul endroit  où l’on se sentait vivant.

Comme nous  malmenions cette vie pourtant.  Le sommeil nous  semblait l’antichambre d’un grand rien menaçant et nous n’avions  de cesse que de reculer  l’instant  fragile où  nous tomberions de fatigue. Il nous fallait forcer nos esprits à l’éveil permanent et l’alcool, la bouffe, le café, le bruit étaient autant d’attelles imparfaites  pour nous tenir debout.  Dans l’anarchie et l’excès.
La plage nous recueillait toujours, fin de nuit ou petit matin, pantins  ivres et grimaçants, le sable s’infiltrait partout et nous dormions  tassés les uns contre les autres.

Nous ne savions pas encore si nous aimions la vie.  Elle était en nous d’une façon si spontanée et  si  lourde. Nous ne savions pas la dompter ou lui donner un sens.

Les jours inspirés nous jetaient sur un bateau et nous savions enfin que faire de cette pulsion anarchique pour mener à bien notre virée en mer. Nous nous connections enfin pour  hisser les voiles, tirer des bords, se servir des courants et avancer d’un point à un autre  par une volonté partagée. Quelle fierté nous en tirions alors et notre ivresse n’avait d’égale que notre invincibilité passagère.
Car au terme de ce départ que nous pensions  sans alternative, nous nous échouions toujours  tôt ou tard comme des méduses palpitantes sur le sable,  incapables de regagner la mer, pauvres  magmas translucides et visqueux.  Les méduses rêvent-elles de marcher en sortant de l’eau ? 

J’en étais là cet été semblable  aux autres. Le  diable vous dis-je était de la partie.
Un  tatouage bleu sur ma cheville se reflétait en miroir sur une cheville masculine, gage maladroit et puéril d’un serment  d’éternité.  Je ne savais toujours pas si j’aimais la vie.  Je la torpillais mentalement  encore régulièrement, humeur de luxe d’une petite fille qui se noyait dans sa propre vacuité. 

L'été me suppliciait, plus sûrement que des coups ou des tortures. J'avais peur de penser à l'hiver, peur de penser à l'avenir. Un lendemain vivant me semblait inaccessible, alors je lisais des poètes maudits et tourmentés pour pleurer sur des malheurs qui n'étaient pas les miens.

 Je regardais le ciel sans y voir dieu ou diable. Et j'espérais  une étoile, un ange, un truc un peu scintillant, une raison de ne pas tuer tout le monde, une excuse pour ne pas me laisser couler dans l'eau sombre et salée.

Quel ennui. Quel saccage.