dimanche 4 mai 2014

Les sales mains d'Ali


Ali a les mains sales.

D'une saleté que lui seul voit, qui résiste au lavage, au brossage, au récurage; une saleté invisible mais plus tenace qu'une pellicule d'huile de vidange. Ses mains dégoûtent Ali. Il les regarde avec méfiance, appendices de chair articulés qui trompent tout le monde mais pas lui.

La bave coule sur les mentons, mêlée de restes de nourriture ou de médicaments mal dissous. La salive sèche à la commissure des lèvres, il faut frotter un peu pour la nettoyer. Les dentiers trempent dans la solution désinfectante; il faut les replacer dans les bouches entrouvertes et humides, entre les vestiges de chicots noirs et les gencives irritées.
Nettoyer les corps, les peaux inconnues, les bourrelets, les rides, la sueur aigre, les lésions de grattage; couper les ongles, râper la corne des pieds.
Parfois la merde dégouline et dessine des veines sombres sur les cuisses. L'urine imbibe la couche lourde qu'on jette au fond du sac. La peau malmenée par l'alitement se fendille, rougit, se creuse, nécrose, suppure; autant de sécrétions à éliminer, jour après jour.
Les ulcères coulent et transpercent les pansements.
Coiffer les cheveux gras, laver les crânes couverts de croûtes jaunâtres, nettoyer le peigne plein de pellicules.

Voilà le quotidien des mains d'Ali, qui même gantées, même lavées et relavées, gardent une couche mémorielle de toutes les souillures de la journée. Et Ali ne voit plus que ça.

A qui peut-il avouer son dégoût? Lui, l'aide- soignant des petits vieux et petites vieilles qui attendent tout de lui. Oui Tout!
Les vieux se foutent du médecin et de ses médicaments qui, ils le savent désormais, ne sont que des retardateurs de souffrance et de mort.
 Mais comment se passer d'Ali qui vient les délivrer d'une nuit puante, la couche alourdie collée aux fesses. Ali qui fait couler l'eau tiède, qui masse, qui change, qui coiffe, qui installe confortablement, qui appose une crème au parfum léger sur les joues. Ali qui essuie la bouillie qui dégouline des bouches maladroites. Ali qui sait encore coiffer les dames comme des duchesses, tresses ou boucles ordonnées. Ali qui sait tout des corps en perdition et qui revient chaque jour refaire ce que la vieillesse a défait dans la nuit...

Ali a son métier rivé aux tripes. Ils aiment ses vieux décrépis comme des murs antiques qui n'en finissent pas de vouloir tenir debout. Il sait  la valeur indéfinissable d'un sourire, d'un soupir, d'un merci. Parfois il se dit qu'il ne sait rien faire d'autre. Parfois il se dit qu'il sait faire ça bien.

Seules ses foutues mains le narguent pour lui rappeler le prix à payer, trahissent ses pensées, maculent des souillures accumulées la moindre de ses réflexions. Ses mains sont deux êtres maléfiques qui lui murmurent des évidences : "... Arrête de te raconter des histoires Ali. Pour qui te prends-tu? Un conservateur de musée? Un ange qui suspend le temps? Que tu le veuilles ou non, nous, on est dans la merde du matin au soir, voilà notre sort, voilà notre peine. Tu es fier de ça Ali?.. "

Ali a de sales mains.