dimanche 30 mars 2014

Raz de larmes



Voilà, elle chiale. 
Je me retiens de ne pas exploser, lui dis qu’elle me fait chier et je quitte la pièce. C’est facile d’imaginer ses joues mouillées et sa bouche qui tremble. Je connais par cœur aussi la couleur de ses yeux quand elle pleure ; un bleu qui se délave et pâlit au point de miroiter comme des yeux de poupée triste. Je ne suis pas insensible, ni moins compatissant que la moyenne. C’est simplement que j’ai dépassé depuis longtemps mon seuil de tolérance pour ses larmes, et pour pas mal d’autres choses d ’ailleurs . 

Dans la cuisine, je fais couler de l’eau un moment sur mes doigts et me remplis un verre que je vide d’un trait sans avoir soif. La vaisselle de la veille attend je ne sais quoi dans l’évier et je commence à la laver : deux assiettes, deux verres, quelques couverts ; ça me file un cafard pas possible. 
Un truc a cramé au fond de la casserole et j’utilise la face verte de l’éponge sans rien y changer. Il aurait fallu la mettre à tremper hier soir, mais ça, elle n’y pense pas. Je me dis que j’aurais pu y songer aussi, alors je fais couler de l’eau bien chaude dedans pour me faciliter le travail plus tard.
 Je regarde les perroquets rouges et verts du papier- peint en m’essuyant les mains. Lors de notre première visite, ça nous avait fait marrer et on s’était promis de repeindre rapidement. Mais il ne s’était rien passé et aujourd’hui les bestioles bariolées se foutent bien de ma gueule. 

Je l’entends qui renifle et se mouche à côté. Ses cascades lacrymales sont l’issue de la plupart de nos discussions. Dieu sait pourtant que j’enrobe de douceur compréhensive le moindre de mes mots, la plus anodine de mes phrases. Mais infailliblement, les mots pataugent et s’enlisent dans des sanglots salés. Je me demande parfois si elle n’a pas une sorte de petite mer en elle, qui s’écoule par ses yeux. Mais je ne lui dis pas, bien entendu.

Quand j’ai vu le calendrier près de son oreiller, j’ai compris qu’on était mal barré. Six mois qu’elle avait arrêté la pilule, six mois déçus. Elle a accepté de planquer le calendrier sous ses bouquins quand je lui ai fait la remarque, mais je l’entends ricaner comme un crétin chaque fois que je suis en elle. Elle note d’une croix toutes nos séances au lit et je soupçonne l’autre de tout mélanger ou tout effacer. Mes certitudes se font la malle depuis qu’on couche avec ce foutu calendrier.
Parfois je me demande si mes pauvres spermatozoïdes ne se noient pas avant d’arriver au but vu toute la flotte qu’elle semble avoir en elle. Parfois j’ai envie de remplir une fiole de mon sperme pour qu’elle se l’injecte quand elle veut. Parfois je me demande si j’ai envie d’avoir un môme avec une femme liquide. Parfois j’ai plein d’idées à la con que je garde pour moi.

 Quand je retourne dans le salon, elle est en boule sur le canapé, la tête repliée sur ses genoux. Sa blondeur m’émeut encore. Elle a une chevelure d’enfance heureuse, un mélange de miel, de paille, de soleil, de bouton d’or, une matière de soie moirée. 
J'essaie de rassembler des lettres dans ma tête pour reprendre contact avec elle, mais tout ce qui me vient à l'idée, c'est que j'aurais dû amener la boîte de kleenex.