dimanche 2 février 2014

Je déteste les chagrins futiles.


Un enfant pleurait et sa tristesse se répandait partout, rebondissant en écho sur les façades grises des maisons qui bordaient la rue. On ne pouvait l'éviter, à moins de se boucher les oreilles et elle dégoulinait sur nous, pauvres passants malencontreusement pris en otages de ce désespoir enfantin sur le chemin qui nous menait au travail. On avançait alors bravement, concentré sur nos pas, fuyant sans vraiment s'échapper, précédé ou  poursuivi par les hoquets du bambin triste que l'on cherchait du regard. On se demandait si on avait réellement envie de le croiser, cet enfant  au désespoir si bruyant et si matinal.

Il était 8 heures à peine et déjà le jour avait un goût de malheur tapageur.

 Mes pas inexorablement  programmés vers mon lieu de travail me rapprochaient de la clameur désespérante, qui se déplaçait elle aussi en sens inverse de mon parcours. Je me préparais mentalement sans comprendre pourquoi j'étais si perméable à ces cris d'enfant en ce matin  sombre et mouillé il me semble, à moins que la sensation d'humidité ne  soit une projection involontaire de mon cerveau.
 
La bouche ouverte, la morve au nez, braillant, hoquetant, articulant des sons hachés et incompréhensibles, l'enfant avançait parce que tiré par la main maternelle. Dans le cas contraire ses pieds de plomb et son corps rétif au déplacement  l'auraient probablement cloué sur place, la bouche ouverte, la morve au nez etc... Parce que le malheur d'un enfant est entier, immense, colossal et dépense pour sa propre alimentation toute l'énergie disponible d'un petit être de 3 ou 4 ans.
 
Sa mère le tirait donc, et avançait vers le but de ce matin  qui avait commencé comme tous les autres pourtant et avait sombré sans qu'on y comprenne rien dans un marasme de pleurs et de cris. Elle regardait le sol pour oublier cette sirène ambulante accrochée à sa main qu'elle devait traîner comme un boulet. C'était son boulet chéri et détesté. Il faut finalement peu de choses pour se mettre à détester son enfant. C'est une pensée à la fois pragmatique et effroyable qu'on admet de temps en temps en devenant parent.
 
Il aurait peut-être fallu s'arrêter, consoler l'enfant ou lui parler, soutenir la mère d'un regard compréhensif, faire le clown dans la rue pour ouvrir une brèche intemporelle et drôle dans ce matin qui sombrait dans les larmes ...
Il aurait peut-être fallu...
 
J'ai pressé le pas pour m'échapper au plus vite de la mélasse du mini-psychodrame qui se jouait sur le trottoir. J'ai pressé le pas en me justifiant mentalement de mon indifférence que j'appelais en moi-même respect de la vie d'autrui.
 
J'ai détesté sa mère de ne pas avoir levé les yeux vers moi quand je l'ai croisée, me laissant en tête à tête avec son enfant braillard et malheureux. Elle aurait pu d'un regard me faire comprendre que l'enjeu de ces pleurs n'étaient que la couleur des chaussures enfilées un peu plus tôt ou le refus d'avoir laissé le petit ouvrir seul la portière de la voiture.

J'ai détesté cet enfant d'avoir habillé de chagrin ma matinée pour sans aucun doute un caprice futile et éphémère, une peine de pacotille qu'il oubliera en 5 secondes mais qui va me suivre pour un temps, m'envoyant des souvenirs pleurnichards , des petites et grandes déceptions, des cicatrices enfantines que j'ai un mal de chien à cacher.