dimanche 5 janvier 2014

Requiem sur balcon en amour mineur


Le jour où Vincent s'était retrouvé sur le balcon de son appartement pour fumer, il avait pris clairement conscience que les choses s'étaient dégradées avec Sophie.
" Ah non, encore une clope!" avait-elle dit. " C'est plus possible, on se couche dans une ambiance de cendrier, c'est pas sain pour dormir, va fumer dehors"

Et lui, éponge absorbante d'années de messages de prévention alarmistes, de lectures en tous genres, d'émissions juridico-médicales, de conversations plus ou moins conciliantes, il s'était levé sans mot dire pour se rendre sur le balcon.

 Il devenait con ou quoi? Sans doute avait-il pris le pli en sortant fumer au boulot déjà. Il était seul dans son bureau et ne recevait personne, mais il sortait avec les pestiférés plusieurs fois dans la journée pour s'en griller une. Il parlait des dossiers la plupart du temps, parfois cinéma mais c'était rare. Ils en étaient tous à tirer sur leur cigarette comme sur les tétons d'une nourrice en manque de lait, le regard perdu, à scruter le ciel ou à pousser du pied les gravillons de la cour. Ils n'avaient pas grand-chose à se dire en fait, à part " merde elle est bonne cette clope, j'en avais vraiment besoin". Ça tourne vite en rond ce genre de conversation.
Vincent n'avait pas très chaud. Il était sorti en tee-shirt, sans même réfléchir qu'on était fin septembre et qu'il était plus de 22 heures. Le balcon était un endroit qu'il découvrait. Il avait dû y venir une fois ou deux, le jour de la visite de l'appartement et un soir où Sophie était persuadée qu'un homme était caché dans les buissons en bas de l'immeuble.

 Aucun d'eux n'était du genre à planter des trucs histoire de croire qu'un peu de verdure poussait sous leurs fenêtres, ni à disposer des pots de plantes aromatiques: ils achetaient du persil surgelé en général.
Les barreaux en alu commençaient à lui cisailler le genou et ses coudes devenaient douloureux sur la barre d'appui. Vincent se demanda s'il n'allait pas faire du balcon une sorte de véranda pour fumer au chaud, installer un coussin pour s'asseoir ou des conneries du genre.
Il repensa que tout à l'heure, quand il mettait la table, Sophie avait pris une taffe de sa cigarette. Elle n'était pas à un paradoxe près!

 Il se retourna vers la baie fermée et vit Sophie absorbée par se qui se passait sur l'écran plasma. Encore un truc qu'ils ne faisaient pas avant: regarder une série débile le soir.
 Il ne savait pas trop depuis combien de temps ça durait. Sans doute depuis qu'ils rentraient le soir encore remplis de leurs journées de travail respectives, qu'ils se racontaient par bribes en dînant et en se demandant s'il y avait du courrier dans la boîte ou des messages sur le répondeur.
Vincent avait des souvenirs précis de sa vie d'avant avec Sophie; des sorties ciné imprévues, des copains qu'on appelait et qui débarquaient avec une bouteille de rosé, des trucs mangés avec les doigts dans le lit, des câlins rapides dans les escaliers en relevant doucement sa jupe...
Mais avant quoi?

Il avait l'impression que sa vie avec Sophie était un mur qui s'effritait; l'ensemble restait debout mais ça partait en poussière à plusieurs endroits, il n'y avait pas d'autres mots! Et Vincent n'était pas certain d'apprécier les vieux murs .
Sa clope avait fini de se consumer entre ses doigts depuis longtemps. Vincent n'avait plus envie de regarder le film; il ne savait plus trop de quoi il s'agissait d'ailleurs.
Il se sentait naze. Il se demandait si ce foutu balcon allait devenir sa résidence secondaire.

 Il tentait de donner un sens au mot "avant". Il n'avait pourtant senti aucun tremblement de terre, aucun raz-de-marée... et c'était sans doute pire. Les choses avaient dérivé en douceur.
Vincent regarda une dernière fois en bas. Des gens sautaient de leur balcon parfois. Il dirait ça à Sophie tiens! Histoire de la faire chier.

Enfin, il n'était même plus sûr que ça la fasse chier.