jeudi 15 août 2013

Sharks in the water

Un drapeau rouge flottait mollement aux abords de la piscine.
Je n'avais pas l'intention de me baigner.
Je trouve indécent de nager dans une piscine quand on se trouve à moins de 100 mètres de la plage.

J'ai fait une analyse rapide et périscopique de la terrasse en teck garnie de transats colorés et de parasols inclinés.
De jeunes beautés nerveuses, 20 ans à peine, allongées en groupe dans une nonchalance étudiée parlant à mi-voix, gloussant parfois, repositionnant une mèche sur leur front, tirant sur le haut de leur maillot, croisant leurs jambes avec une grâce presque vulgaire...
Des filles au corps parfaits, déjà bronzées à l'extrême, aplomb insolent,le regard à l'abri derrière de larges lunettes noires, yeux fermés ou ouverts?
Des femmes au courbes loukoum, au bronzage contrarié, trahies par des coups de soleil juxtaposés au gré d'un dénudage partiel et anarchique.
J'ai ignoré les hommes, rares, et les enfants, bruyants.

Le transat permettait une position semi-assise, ou semi-allongée. J'ai ouvert mon paréo une fois installée. Le soleil m'a littéralement poignardé, sa chaleur m'écrasant et m'enveloppant. C'était un peu douloureux mais surtout apaisant, comme si une force brûlante venue du ciel me protégeait.
J'ai pensé un quart de seconde à une recommandation médicale: pas de soleil direct surtout! Encore un foutu drapeau rouge qui tournoyait avec les autres: pas d'alcool, pas de cigarette, pas trop de fatigue, pas de vie pendant qu'on y était!
J'ai fermé les yeux et, comme à chaque fois depuis ces derniers mois, j'ai tenté de percevoir les battements de mon coeur. Mais rien... mon souffle régulier... habituel... rien...

J'ai entendu un froissement sur le transat près du mien, un mouvement d'air, les bruits d'un corps.
- "Bonjour". La voix était masculine. J'ai soupiré intérieurement et répondu un "hmmm" indéfinissable.
- " Moi c'est Paul".
- " Hmmm."..
Mon souffle, rien que mon souffle, mais que fait mon coeur?
- " C'est quoi cette cicatrice"?
J'ouvre les yeux. Sacré Paul, c'est quoi cette question à la con? Je décide que Paul est trop bronzé, a les dents trop blanches, les yeux trop naïfs et surtout les interrogations trop directes pour comprendre ou même s'intéresser aux problèmes de mon muscle cardiaque défaillant et de mes coronaires pourries.
- " J'ai voulu me faire hara-kiri. Mais j'ai loupé".

Je referme les yeux et j'entends Paul souffler un sourire incertain, se racler la gorge, gigoter sur son transat, chercher des mots dans ses méninges en vacances.
Il ne dit rien au final et c'est mieux.
Il n'y a rien à dire.
J'ai rien vu venir, j'ai rien compris. Juste les drapeaux rouges qui ont commencé à pousser autour de moi.
 Alors qu'est que ce Paul, venu de je ne sais où, pourrait bien avoir à dire d'intelligent sur le sujet?

Une clameur nouvelle et fiévreuse s'élève autour de la piscine. Des corps s'agitent, des bras se tendent, des pieds courent en tous sens.
Il me semble voir des reflets rougeâtres se mêler à l'azur chloré. Et des éclairs éphémères et métalliques crever la surface de l'eau bleue agitée de remous. Des ailerons de requins.

Il est temps d'aller à la plage.

On ne voit rien venir, on ne comprend rien. Juste les drapeaux rouges.