dimanche 21 avril 2013

Alzheimer's sad little song



 Mme L.  porte une chemise de nuit de l'hôpital avec un gilet gris par-dessus. Echevelée, sans son dentier, l'air hagard, elle déambule avec son sac à la main. Elle me demande le chemin de la gare et je la reconduis doucement à sa chambre.
Mme L. cherche tout à longueur de journée: son chemin, la gare, l'heure, sa mère, son sac…Mme L. a 82 ans et semble avoir laissé définitivement sa mémoire se faire la malle. Elle ne s'encombre plus de convenances et se ballade souvent pieds-nus ou la chemise entrouverte au-delà de toute décence. Elle se trompe de chambre et s'installe dans le lit d'une chambre d'hommes parfois.
Aujourd'hui elle cherche la gare…

La fille de Mme L. se tient  raide sur sa chaise, elle encaisse mal de voir sa mère qui ne ressemble plus du tout à une mère. Elle n'en peut plus des appels alarmés des voisins qui s'inquiètent de voir Mme L. partir faire ses courses à 21 heures. Elle s'épuise à lui rappeler son nom à chaque visite. Elle a peur qu'elle n'avale des pastilles de Javel ou le tube de dentifrice. La fille de Mme L. ne veut pas se l'avouer, mais je sais qu'elle ne veut plus de cette mère qui piétine ses plus beaux souvenirs et se ridiculise aux yeux de tous. La fille de Mme L. se demande si elle aussi, un jour, va ressembler à une sorte de clocharde dépenaillée qui cherche la gare…

Au pays d'Alzheimer, les neurones font de la marmelade et s'emmêlent les pinceaux à bas bruit, rien de spectaculaire. On finit zinzin et grabataire sans même se souvenir du nom de sa maladie.

...Mr B. me reçoit dans sa chambre et m'invite à m'asseoir. Il est très digne, bien coiffé, droit dans son fauteuil, vêtu d'une robe de chambre impression cachemire.
Il me demande de façon courtoise ce que je désire et en quoi il peut m'aider, ce qui est le monde à l'envers, il faut le dire. Mr B. me demande si je connais maître Truc, notaire à Rouen, chez qui il travaille. Il oublie juste qu'il a 90 ans. Son voisin de chambre bavouille un peu mais me lance des regards qui se veulent expressifs pour me faire comprendre que surtout, surtout, il ne faut pas croire tout ce que Mr B. me dit!!! Message reçu 5/5 mon ami…j'ai lu le dossier et ça se voit comme un ver luisant dans la nuit.
Comme je fais remarquer doucement les faits à Mr B., il hausse les épaules et me rétorque qu'il sait parfaitement qu'il ne travaille plus! Mr B. a un très beau vernis et quelques capacités à se rattraper aux branches mortes de sa mémoire vacillante.
Néanmoins, à la fin de ma visite, Mr B. me dit espérer ne pas rester trop longtemps hospitalisé car Maître Truc lui a demandé de préparer le dossier Machin pour la semaine prochaine…une succession pas facile d'ailleurs…

L'épouse de Mr B. est toute petite, frêle. Son mari était clerc de notaire . Depuis ces dernières années, il passe ses journées assis à son bureau, classant et mélangeant les papiers: les factures avec les publicités, la déclaration d'impôts avec le programme-TV, l'attestation des assurances avec la notice des médicaments, les relevés de comptes avec des feuilles de journal…Mr B. se fâche quand sa femme essaie de sauver les papiers importants et lui rappelle qu'elle n'a jamais travaillé, elle. Mme B. ne s'étonne plus de retrouver des enveloppes dans le four, ni un dossier-retraite coincé derrière la chasse d'eau.
Mme B. me fait penser à un petit oiseau triste qui n'a sans doute jamais eu l'occasion de déployer ses ailes multicolores pour voler. Mme B. va en baver avec son mari un peu rigide, persuadé d'accomplir une tâche parfaite et nécessaire, sans se rendre compte que son cerveau joue en solo…

...Je retrouve Mme L. dans un ascenseur et l'accompagne à sa chambre. Elle trottine à l'allure d'une souris paralytique. Nous pourrions deviser tranquillement sur le chemin, mais Mme L. s'inquiète de ne pas avoir reçu la visite de sa mère. Elle partait l'attendre à l'arrêt de bus alors que le seul lieu où elle pourrait la trouver est le cimetière…
Je reconnais les chaussons de sa voisine de chambre à ses pieds, mais je me garde de lui faire remarquer. Une fois dans la chambre, Mme L. attend que je lui dise quoi faire. Elle me demande l'heure et je lui montre la grosse horloge sur le mur: autant tenter de lui faire comprendre la physique quantique! Elle me trouve très gentille de l'avoir reconduite à la gare…
Je sors de la chambre et je sais que Mme L. va se lever et reprendre sa déambulation dans le couloir…J'ai envie de croire que ces histoires de gare et de train sont des manifestations inconscientes du désir de Mme L. de sortir de son propre labyrinthe.

 J'ai un air dans la tête…."Fly me to the moon"… Alors je le fredonne en sourdine. Surtout ne rien oublier.