dimanche 31 mars 2013

Tout ça c'est de ta faute.


Je change les chaînes à toute vitesse, avachie dans le canapé prune du salon. Les images défilent et se télescopent : une pétasse dans un clip vulgaire, des immeubles éventrés, la campagne anglaise, des candidats dans des jeux débiles, des africaines maigres au regard vide, une raie manta… Je me gave d’images comme d’une bouillie pré-digérée que je recrache à peine goûtée. Un gros plan totalement flou retient mon attention 2 minutes ; c’est  la vitre d’un autobus, certainement prise au téléobjectif, dans lequel sont retenus des otages à Manille. Je ne sais pas où est  Manille, loin, je m’en fous. Je pense au type de la caméra qui nous fait un plan fixe sur la vitre du car. C’est quoi le message là ? La bande qui défile au bas de l’écran m’informe qu’un joueur de foot vient d’être acheté par un club pour 20 millions d’euros. La vitre du bus tremble.  Je me demande depuis quand on sait la valeur d’un homme. Je me demande combien coûte un autocar. Et puis j’éteins la télé.

Mon regard inoccupé périscope dans la pièce.  Tout semble posé là depuis des siècles. Je reprends un bonbon à la menthe et fais une boule avec le papier. Je la tripote un moment, puis la jette sur la table basse. La menthe m’écoeure, à moins que ce ne soit  les 3 verres de coca, les 2 esquimaux et les chips. Je l’avale en regardant le plafond. Je gratouille un grain de beauté sur mon bras. Je tourbillonne mes cheveux en un chignon sommaire. Je dois être posée là depuis des siècles.

Un souffle d’air ingénu se met à gonfler mollement les rideaux qui ondulent avec paresse. Je me dis qu’être un rideau ne doit pas être si désagréable parfois. Mais je me vois instantanément  en voilage grisâtre et chiffonné. C’est totalement con de s’imaginer en rideau.

Tu vois à quoi je ressemble quand tu n’es pas là. Une méduse à moitié crevée qui dérive au gré d’un courant d’ennui. Je trouve ça dégueulasse comme bestiole.

Alors j’essaie de planifier les heures à venir. Le linge à repasser, la poubelle à vider, la casserole des pâtes à nettoyer, la litière du chat à changer, le pain pour ce soir à aller chercher. Et je sais que je ne ferai rien de ce programme désespérant. C’est encore pire de le savoir. Je me dis que j’ai la volonté d’un  frigidaire.

Je change les chaînes à toute vitesse.
Je suis une méduse échouée.
Tu vois à quoi je ressemble quand tu n’es pas là.