dimanche 10 mars 2013

Sous l'arbre de cristal vert


La vieille dame ferme les yeux pour avoir la paix. On croit qu'elle s'est assoupie et même elle parfois ne sait plus très bien s'il elle dort ou pas. Le temps est devenu élastique au fil des années, soluble, si volatile et si pesant à la fois. Difficile à définir en fait. Son temps  est fait de micro-coupures qui alternent entre sommeils éphémères et rêveries embrouillées. 
Enfin pour le moment, elle ferme les yeux et écoute.

On l'a installée sous un arbre, dans un fauteuil en osier  garni d'un coussin en mousse censé apporté un peu de confort. Sa fille a tenu à lui mettre un chapeau sur la tête alors qu'elle est à l'ombre et elle ne préfère pas imaginer l'allure idiote de champignon qu'elle doit avoir . Lui reviennent ses propres mots, répétés, rabâchés, serinés à sa fille les jours de chaleur "mets ton chapeau, tu vas attraper une insolation"…On veut protéger et on appelle ça aimer, ou on protège parce qu'on aime. Sa fille la protège désormais, du soleil, du vent, du froid, de la fatigue, de tout, sauf de son ennui, de ses angoisses, de sa solitude, de son incroyable sentiment de vide. Mais a t-elle fait mieux?

Sous ses paupières, la vieille dame voit des zébrures rouges. Elle voudrait ouvrir les yeux mais elle préfère ne pas revenir au monde des vivants encore. Rester lèvres closes et respiration lente, les mains à plat sur sa robe. Elle aimerait dompter ses souvenirs et  replonger volontairement  dans des instants particuliers de sa vie, les revivre en pensées ou y réfléchir. Mais sa mémoire ressemble à une armoire mal rangée désormais. Quand elle en ouvre les portes, c'est un désordre indescriptible sur toutes les étagères et des bribes de vie lui sautent au visage, sans logique, souvent tronquées, toujours floues.
 Elle se souvient par exemple d'une robe qu'elle avait beaucoup portée, bleu lavande, assez courte, avec des boutons nacrés sur le devant ; elle se souvient avoir eu peur de la chiffonner la fois où son mari  s'était couché sur elle, les mains fiévreuses, juste avant de partir à une cérémonie ou une sortie quelconque; elle se souvient  avoir tourbillonné devant la glace après l'avoir enfilée; elle se souvient  l'avoir éclaboussée en lavant les mains de sa fille; elle se souvient…si peu…si mal…

Elle entend la voix de sa fille, vieille dame en devenir, qui teint ses cheveux, met de la crème sur  les tâches brunes de  ses mains et  fait du sport pour ne se laisser trahir par son corps. Sa fille ne veut pas devenir comme elle, elle le sait bien, elle la comprend. Non pas qu'elle soit si ravagées par les ans, non, elle a encore une certaine tenue, une allure assez digne, une conversation presque toujours adaptée. Mais elle a lâché prise, elle flotte dans ses journées et dans ses nuits, traverse l'existence en grappillant ça-et-là  des informations à la télévision, des échanges avec sa famille ou ses voisins, des nouvelles de ses petits-enfants et arrières-petits-enfants inconnus, des poussières qui glissent comme du sable dans sa mémoire-passoire.
Mais elle ne trouve pas ça très grave, ça lui suffit.

La vieille dame ferme les yeux pour avoir la paix.
Elle a 94 ans.
Des  rires d' enfant fusent dans l'air et lui semblent pleuvoir sur elle,  comme si les feuilles de l'arbre qui l'abrite teintaient en douceur. L'image d'un arbre cristallin apparaît derrière ses paupières closes.
Elle est bien.