dimanche 2 décembre 2012

Arrête de jouer avec les rayons X Roger!


La fille me regarde avec des yeux bleus-verts mal cernés par un trait de khôl approximatif: "c'est pourquoi?". J'ai envie de lui demander deux belles salades, mais je réponds sagement que j'ai rendez-vous pour une écho . "Ah oui" me dit elle, faisant preuve d'un bel à- propos.
Faut dire que c'est inscrit Radiologie-Echographie sur la porte.

Elle me prend ma carte Vitale, ma carte de mutuelle et mon ordonnance avec une assurance blasée: je vois bien que c'est le genre de fille à maîtriser ce genre de détails. Elle m'indique du menton les chaises rouges et vertes en face de son guichet et je m'entends lui dire merci...je suis la reine des pommes quand je m'y mets!

J'attends. Tout fait mal aux yeux. Le sol bleu électrique côtoie les portes jaune citron des salles d'examen et les murs blancs sont ornés de losanges vert émeraude jetés au hasard. Le peintre avait quartier libre certainement! Enfin ça évite de s'endormir, d'autant que les chaises en plastique sont d'un confort très inconfortable.

J'ai vite la sensation d'être dans une pièce de théâtre, de celles où les portes claquent à la volée et les comédiens entrent et sortent en trombe en changeant de costume. Quand on y regarde mieux, on voit un ballet bien huilé en fait: une blouse blanche fait entrer la personne par une porte où elle disparaît, puis la même blouse blanche invite une 2e personne à entrer par une autre porte, et la première personne ressort après quelques minutes par un couloir au fond de la pièce pour se rasseoir dans la salle d'attente pour...attendre sa radio justement. Au début, on suit les ouvertures de porte et les sorties par le couloir, histoire de vérifier que tous les patients ressortent bien. Et puis, peu à peu, on se lasse, rassuré par la régularité du flux entrée-sortie.

Nous sommes au sous-sol d'une clinique, et des malades hospitalisés sont amenés sur des brancards ou en fauteuils roulants pour subir les mêmes examens que nous, bienheureux patients habillés et libres de rentrer chez nous ensuite. Gare de triage est le mot qui me vient à l'esprit: bing un coup dans les portes battantes, bing un coup contre le mur, bing un coup dans le lit déjà garé devant. Pas un mot d'excuse, pas un mot du tout. Les brancardiers tendent des papiers à la fille au maquillage oriental loupé et repartent en couinant de la basket sur le lino bleu pétard.

Les malades regardent le plafond, blanc, banalement blanc, le peintre fou ayant dû être enfermé avant la fin du chantier.

J'essaie de me détendre. De comprendre. De trouver des raisons. J'essaie . Mais j'ai pas trop envie et pour tout dire, je les trouve tous carrément cons pour le moment. Je bosse toute l'année à l'hosto, mais quand je suis cliente, j'ai pas envie de m'en souvenir!

On m'appelle. Blouse Blanche  me précède dans une cabine où je dois me déshabiller et attendre. C'est comme tout à l'heure, sauf que je suis à moitié à poil et debout. Une autre blouse blanche vient me chercher, le genre toubib mais je dois le deviner car il ne se présente pas. On s'assoit et il me pose des questions sans me regarder car il coche des cases sur une fiche. J'adore ce papotage en soutif. Puis il me fait mon écho avec la douceur d'un sculpteur sur pierre. Il dit "c'est bien" et je dois me suffire de ce diagnostic aiguisé .
Une fois habillée, je suis la flèche pour ressortir et émerge du petit couloir du fond. Éclairs bleus, jaunes, rouges, verts...j'avais oublié!

Comme j'ai vu faire les autres, je me rassieds sur une chaise rouge. Au bout de 5 minutes, Néfertiti m'appelle: "il faut payer le ticket modérateur, votre mutuelle n'est pas agréée par notre clinique". mais bien-sûr chérie, t'es un ange!

Pfloufff...les portes coulissantes me libèrent. 
Je reste quelques minutes interdite à cligner des yeux comme une idiote dans la lumière naturelle de cette fin de journée.  Un pas, deux pas... je m'évade, me sauve, m'envole.