samedi 10 novembre 2012

Le banc sépia



On s'assoit sur un banc et on se dit que ça va passer. 
C'est idiot quand on y pense, comme si la station assise avait un pouvoir particulier ou le banc?

On a besoin de se poser mais pas de réfléchir. On a besoin de se faire happer par tout ce qui se passe autour. Le banc est idéal pour ça, parce qu'il est situé dans un jardin public, un petit parc artificiel de nos villes qui se donne l'illusion d'offrir de la verdure à ses habitants. En fait de verdure, il s'agit de quelques arbres aux feuilles plus grisâtres que vertes, de fleurs interchangeables et de langues de pelouse rase. Des allées de petits graviers quadrillent le tout et des mini-haies de buis organisent les perspectives.

Le banc reçoit nos fesses et cale notre dos. Notre tête doit se débrouiller seule pour se maintenir et calmer les pensées qui dansent comme des dingues en tapant des pieds sur nos méninges. C'est beaucoup pour une tête, mais c'est comme ça.

On regarde un peu partout: on suit des yeux une petite vieille qui semble marcher pour ne pas s'arrêter comme une montre usée, une petite vieille aux cheveux gris dont on se demande où elle peut bien acheter ses fringues, une petite vieille qu'on voudrait trouver attendrissante mais qui nous flanque la frousse tellement elle est ridée et presque morte.
On secoue la tête. C'est quoi ces idées à la con?

Les enfants qui cavalent nous énervent vite. C'est vrai quoi, un enfant au parc, ça marche sur un voltage démultiplié: ça court, ça hurle, ça pleure, ça rit aux éclats, ça monte, ça rampe, ça tombe, ça saute, ça pédale, ça tape dans un ballon ou sur un autre enfant, ça danse, ça chante. C'est fatigant à regarder un enfant!

Alors on regarde ses genoux et aussi sec, on a le coeur qui en profite pour se tordre comme un drap qu'on essore. Il se vrille et couine comme une sale petite bestiole. Notre coeur est un traître et un indécis: lourd comme une pierre après avoir failli s'envoler quelques mois plus tôt. Et comme nos yeux sont des lâches aussi, ils s'embuent et se remplissent de larmes qui viennent d'on ne sait où.

On commence à avoir mal au dos sur ce banc en mauvais bois. Mais on est content d'avoir mal, pour donner une raison aux larmes de couler. Notre chagrin n'a d'égal que notre désespoir.Tout devient flou et mouillé. Les arbres se tordent, les fleurs dérivent, les graviers dégoulinent, le buis brille. La petite vieille s'est noyée sans résister et les enfants tourbillonnent dans l'oeil d'un ouragan grondant d'écume. Notre peine s'enfle et déclenche un cataclysme dans la verdure de pacotille. Les serres se fissurent et des éclats de verre volent vers des gorges innocentes...

On a des idées de douleur qu'on laisse s'amplifier à outrance, des envies inavouées de méchancetés injustes, des pensées sanglantes écoeurantes.
STOP! On s'arrache du banc avec une certaine violence, nous retournant sur sa confondante banalité statique. On trouve ce banc vraiment affreux et on se dit en traînant les pieds, que ce soir, ou cette nuit, on viendra y foutre le feu au banc...au parc...au quartier...à la ville!