dimanche 18 novembre 2012

La tarte de Violetta


Je rentrais du boulot sur le coup de 2 heures, et je la trouvais dans la cuisine, pétrissant la pâte sur la table recouverte de farine. Je me faisais chauffer une tasse de café et elle me laissait l'embrasser dans le cou tandis que le micro-ondes ronronnait. Je m'asseyais devant elle et je me vidais de ma journée d'horreur en fixant le ballet de ses mains. Elle avait enlevé ses bagues et ses doigts malaxaient la pâte jaune; la boule d'or roulait entre ses mains, puis ses paumes l'assouplissaient pour mieux la pétrir ensuite. Mes yeux papillotaient.
Quand il faisait beau, la fenêtre était ouverte. L'hiver, les vitres étaient embuées.
Les fruits s'invitaient selon les saisons: pommes, abricots, fraises, oranges, mûres, rhubarbe...

Elle usait d'un rouleau en bois pour étaler sa pâte d'or, s'appuyant sur la table et me laissant apercevoir la naissance de ses seins parfois. Elle avait toujours un peu de farine sur la tempe ou sur la joue, et j'avais envie d'elle.

On parlait peu. Que dire  d'une journée commencée aux aurores pour tenter de sauver des vies qui me filaient trop souvent entre les doigts? Les mots me semblaient toujours dérisoires, mal foutus, violents et sales. J'étais infirmier au Samu. J'adorais et détestais ce métier tout autant.

Je me levais pour rincer ma tasse et elle enfournait la tarte dans le four. Je la serrais dans mes bras et  je sentais comme  un géant fatigué. Elle me faisait de drôles de petits baisers avec les lèvres entrouvertes. Ça me rendait fou. Parfois elle basculait sur la table pleine de farine. Parfois nous avancions collés-serrés vers le fauteuil du salon. Parfois je la déshabillais. Parfois on se cachait sous la couette.

Souvent, le four se mettait à sonner et je le maudissais, parce que j'étais en elle ou parce qu'elle chuchotait sur ma peau. Je ne pouvais jamais la retenir. Elle bondissait en attrapant un t-shirt ou une chemise pour sortir sa tarte dorée et odorante.

Je la rejoignais dans la cuisine. On mangeait une part brûlante en soufflant sur nos doigts et en gonflant nos joues. Elle était décoiffée, les joues roses . J'avais encore envie d'elle.

Après je sortais dans le jardin, je bricolais un truc dans le garage, je feuilletais un bouquin sans le lire, je regardais les oiseaux qui sautillaient dans les arbres. J'étais totalement nase.
 Je sentais encore la brûlure de notre gourmandise dans ma bouche et les morsures de Violetta sur ma peau.

C'était facile d'être heureux.