dimanche 21 octobre 2012

Un vendredi soir ordinaire


J'ai flingué la fille de la caisse 8, histoire de lui apprendre la différence entre son tapis roulant et une piste de bowling.
 Bam, une balle au milieu du front.
Elle a stoppé net et mes courses ont retrouvé une allure normale, me permettant de les ranger correctement dans mon sac, sans balancer la bouteille de Coca sur les tomates , les yeux rivés sur la caissière cinglée qui avait déclenché un chrono invisible afin de  battre je ne sais quel record de rapidité  pour facturer mes provisions de la semaine.

J'ai perçu un léger frémissement dans la file d'attente, rien de vraiment  notable.
 Il faut dire que 5 minutes plus tôt j'avais calmé avec mon Taser un type plutôt rougeaud qui  feignait de ne pas s'apercevoir que son chariot me rentrait dans les fesses. Il s'était affalé comme un flan trop liquide, la bouche ouverte sur une probable excuse débile qui n'avait pas eu le temps de quitter sa gorge serrée.

Un haut parleur rappelait qu'une promotion exceptionnelle et fugitive offrait 6 tranches de jambon pour le prix de 4. Je me revis au stand charcuterie, près de ce gosse blond et somme toute assez mignon  beuglant et pleurnichant  je ne sais quel caprice existentiel dont les enfants ont le secret. Ne parvenant  pas à me concentrer devant les rillettes d'oie ou de canard,  j'ai saisi le doudou crasseux du môme pour lui fourrer profondément  dans la bouche et j'ai su instantanément que je prendrai des rillettes de porc. Le gamin virait au bleu et ses bras s'agitaient en moulinets gracieux mais incompréhensibles. Sa mère m'a lancé un regard à la fois épouvanté et soulagé. Je lui ai juste dit qu'il convenait d'apprendre la frustration aux enfants.

Un peu plus loin, j'avais coupé sans hésiter la main d'une femme d'environ 60 ans qui se tenait devant les pâtes, accrochée à son Caddy  comme à un os convoité par une meute de loups et  m'empêchant  d'accéder au malheureux paquet de spaghetti que je souhaitais acquérir.
Un coup sec et précis de mon hachoir avait suffit à libérer le chariot obstructeur , toujours orné de sa main rapace. L'amputée, dans un réflexe de préservation de sa jupe fleurie en viscose, tenait son bras à l'horizontal devant elle et je la félicitais en passant pour sa vivacité d'esprit, sachant qu'il est très difficile de se débarrasser d'une tâche de sang sur un vêtement qui ne peut pas bouillir.

Au rayon des fruits et légumes, un petit vieux  ratatiné et béquillant avait tenté sournoisement de passer devant moi pour peser 3 pauvres pommes que sa bouche édentée ne parviendrait certainement pas à mâcher et  argumentant de son âge avancé , de son invalidité, de sa participation à la guerre de 40 et que sais-je encore… Un bon coup dans la rotule et le décrépi gisait au pied des balances, le fémur probablement fracturé et ses pommes roulant sous les étalages.

Je finissais le rangement de mes courses et j'étais épuisée.

Le vigile a tenté de lancer sur moi le regard intransigeant, perçant, inflexible et vaguement menaçant qu'il s'exerçait à adopter la plupart du temps pour oublier qu'il n'était même pas payé au Smic. Mais je lui ai ai lancé un imperceptible clin d'oeil et il a souri comme un enfant naïf et tendre qu'il était sous son costume sombre.

...J'ai balancé mon briquet par la fenêtre de la voiture et mis la radio en marche.
" Highway to Hell" a retenti dans l'habitacle et j'ai trouvé ça un poil trop violent pour un vendredi soir...
Dans mon rétroviseur, des lueurs écarlates et chaudes s'élevaient de la station service. Ça m'énerve quand l'automate ne distribue pas de ticket.