dimanche 2 octobre 2016

Ciel à Honfleur- Nicolas de Staël



Les volets étaient clos et la fenêtre ouverte. La lumière découpait la chambre en stries à l'horizontal.
Nous écoutions ce matin s'installer doucement, allongés et respirant en silence.

La mer était quelque part, si proche et pourtant invisible.
Nous ne savions pas si elle montait ou se retirait, mais nous percevions sa mouvance perpétuelle et le soupir mouillé de l'écume sur le rivage. Le vent semblait léger, porteur de mouettes facétieuses et plaintives, cerfs-volants vivants dépourvus de fil.

Nous imaginions le ciel et jouions à deviner ses couleurs et sa texture. Aurions-nous des nuages ouatés blottis les uns contre les autres? Aurions-nous des plumes aériennes zébrant l'azur? Aurions-nous un voile de brume montant de la mer? Aurions-nous une lumière solaire en filigrane? Aurions-nous le gris des cieux normands chargés de pluie?

Nous avons poussé les volets et découvert un tableau au-delà de nos images les plus belles. Et nous avons cligné des yeux pour trouver le point de fracture entre le ciel et les flots.
L'équilibre était parfait et nos souffles à l'unisson de ce jour résumé dans l'encadrement de bois.

Il faut parfois peu de chose pour croire en la beauté du monde et s'y sentir à sa place.

dimanche 18 septembre 2016

Does the show go on now?

La mer est à mes pieds , je la devine, l'entends, la perçois, les yeux clos, allongée sur le sable. La chaleur du soleil me plaque au sol sans douleur et un souffle léger, salé, me frôle en douceur. Des mouettes et des oiseaux marins crient et paillent dans le  ciel ou se déplacent sur la plage en sautillements saccadés. Des enfants clapotent dans les flaques chaudes et des paroles décousues me parviennent et s'envolent avec les algues sèches que le vent fait courir sur le rivage.

L'instant est parfait et pourrait me faire croire que le monde est serein.
Il n'en est rien.

J'essaie de me concentrer sur les vagues qui lèchent le sable, la houle qui les agite et l'écume qui s'étire en dentelle mousseuse.
Je voudrais sceller mes yeux pour faire cesser les images: des rafales de balles sur les murs, des chaises et des tables déchiquetées, des gyrophares qui tournent sans fin, des corps mal couverts par des couvertures de survie dorées, des gens qui pleurent assis par terre, des flics qui se tiennent la tête, des sauveteurs en gilets jaune fluo qui courent, des bris de glace partout, des poussettes renversées, une basket tâchée de sang...

Je vais m'enfermer dans une pièce et fermer les persiennes, laisser la valse des jours et des nuits rythmer mon temps en stries fines sur les murs, m'isoler, me terrer.
Vais-je laisser mon insouciance se fracasser dans la chambre close?
Vais-je laisser mes peurs m'étrangler?

Ou vais-je devoir faire la guerre? Apprendre à manier des armes?

J'ai peur de tout mélanger.
J'ai peur de ne rien comprendre.

J'ai peur de cette foi, brandie comme un étendard sanglant dans lequel se drapent des hommes au regard perdu. Les femmes s'enferment dans des voiles sombres, les enfants même ont la poitrine barrée d'une sangle de Kalachnikov.
Mes repères basculent.
Ma tolérance se fissure.

Ne croire en aucun dieu me permettait de croire en l'homme jusqu'alors.
Vais-je devoir me défier des hommes?

La mer est à mes pieds, je la devine, l'entends, la perçois...
Le monde est immuable, bercé depuis sa création par une onde puissante.

Et je m'interroge sur ma place, ma destinée, ma voie...



lundi 28 mars 2016

Le super héros et sa camionnette

Un grincement à l'arrière me tapait sur les nerfs depuis le départ. Un frottement de plastique à mon avis qui couinait à chaque soubresaut de la route. Mille fois que je jetais un regard dans le rétroviseur en sachant très bien que je ne verrais que l'arrière de la camionnette et que le grincement à la con ne s'excuserait pas de me vriller les méninges depuis 200 bornes... Parfois on a des réflexes stupides.

J'ai réalisé que mes mains étaient crispées sur le volant, sans que  je comprenne bien pourquoi.
L'autoroute était lisse, à peine sinueuse, il y avait peu de circulation et je pouvais poser mes yeux au loin sans prendre beaucoup de risques.
Mes mains étaient pourtant crispées sur le volant.

Le ciel était blanc, presque transparent, le soleil d'hiver trop vif ne chauffait pas. Aux alentours, la campagne était morne et grise, repliée sur elle-même, figée dans la froidure. Les arbres tendaient leurs branches nues vers les cieux, en une prière muette et inutile. J'y percevais un certain désespoir même si parfois, en clignant  des yeux, je trouvais une certaine beauté graphique à ces ramures graciles qui découpaient le ciel en filigranes sombres.

Je calculais que j'avais bien encore 3 heures de route, prisonnier de la camionnette pourrie que j'avais louée le matin même. Ça puait le tabac à l'intérieur, sans parler du grincement de souris sournoise.
Elle m'avait dit " viens, je t'en prie". Et c'est ce "je t'en prie" qui m'avait fait un mal de chien et auquel je ne pouvais rien refuser.

Il y a un an, on s'insultait à longueur de journée, on se faisait la gueule, on s'ignorait, on cherchait à emmerder l'autre. Et elle était partie en me laissant à la fois de l'amertume, du regret et du soulagement.
Je ne sais pas si j'avais grandi depuis cette histoire, je ne sais pas si j'étais meilleur. Sans doute pas, on ne change jamais vraiment je crois.

J'ai remarqué au bout d'un moment, que le ciel bleuissait légèrement, que des genêts étaient apparus en bordure de route et que les ponts étaient de couleurs vives.
J'approchais de cités maritimes, venteuses et sableuses.
J'ai quitté l'autoroute en suivant une longue sortie balisée de métal et le péage m'a recraché comme s'il se débarrassait de moi et de ma camionnette ringarde marquée du logo Super U.

Libéré de  l'asphalte lisse, le grincement  à l'arrière s'en est donné à cœur joie, sur chaque bosse, virage, freinage,  crissant comme un dingue en une symphonie déjantée de musique expérimentale. Juste 10 kilomètres à faire après la sortie m'avait-elle dit. C'est assez pour finir à l'asile selon moi.
Mais j'ai tenu le coup. J'ai crû m'être trompé en slalomant   dans une  zone pavillonnaire triste à pleurer, si bien agencée, toits en ardoise, jardins clôturés, balançoires en plastique. Mais qu'est-ce
qu'elle foutait là?

Je me suis arrêté devant le 15 de l'impasse. Il y avait des pas japonais qui menaient à la porte peinte en bleu et des rideaux fleuris à la fenêtre.... J'étais dans une dimension où j'étais certain de ne pas la trouver. J'ai sonné quand même en pliant mes jambes ankylosées par le voyage. J'ai entendu la porte s'ouvrir et puis plus rien. Juste une douleur indescriptible au niveau du nez et le froid du sol dans mon dos. J'ai pensé que je n'avais pas envie de crever dans ce décors de maisonnettes bretonnantes et puis le noir...

... J' ai une main crispée sur le volant, l'autre tient un mouchoir en papier que je me colle sous le nez tous les 5 minutes, même si je ne saigne plus. Je regarde mon nez dans le rétroviseur aussi, toutes les 5 autres minutes, histoire de bien vérifier qu'il a doublé de volume et commence à violacer.
J'ai rarement pris une telle patate. L'autre con doit avoir la main en compote, enfin c'est ce que j'ai envie de penser pour le moment.

Le truc bien par apport à l'aller, c'est que je n'entends plus le grincement de plastique à l'arrière. Je me demande si ce n'est pas un effet du  coup de poing que j'ai pris en pleine face, mais j'apprécie cette sorte de capitulation mécanique en regard de mon état défaillant. Je me sens comme un super-héros aux pouvoirs de pacotille.
Elle s'est endormie, la tête calée sur la vitre, une mèche de cheveux lui retombe sur le visage. Bien-sûr, je la trouve belle.
Même si je pense que m'avoir fait venir avec une camionnette pour emporter une valise, un autocuiseur en inox et un oreiller est un peu gonflé.

Mais elle est là, avec moi. La route peut bien s'étirer à l'infini, rendant notre arrivée improbable, le soleil d'hiver peut bien chercher à m'aveugler en rayons rasants et perfides, la camionnette peut bien se déboulonner par tous les bouts.
Elle est là, avec moi.



mercredi 11 novembre 2015

Le souffle de l'éventail

L'espace est infime entre nous, replié sur lui-même comme un éventail. Je perçois ton corps collé au mien, ton souffle dans mes cheveux et tes mots qui se perdent dans l'instant. Je suis  bien, je suis si proche de toi, et pourtant j'aspire à l'absence. Le manque de toi qui donne sa valeur à ce moment d'osmose.

Trop proche pour savourer, pas assez de perspective pour percevoir notre amour en entier.
Ce paradoxe m'étouffe, m'anesthésie, me fait couler.

J'aime entendre ta voix au téléphone, pour dire des futilités, pour dire que nous allons nous retrouver.
J'aime t'entendre dans une autre pièce, deviner les objets bousculés, tes pas sur le parquet, ton sifflotement dans les escaliers.
J'aime parler de toi, t'inviter dans mon quotidien sans toi, te faire apparaître dans une conversation, te faire passer comme une ombre que moi seule vois vraiment.

Ce pouvoir de t'imaginer, t'espérer, te vouloir m'habite et me dépasse.
Je me nourris de ton aura, qui grossit en moi au point de me faire perdre le souffle.
Et je tremble de te perdre, de ne plus t'avoir près de moi, de ne plus te voir, ce manque irrémédiable qui marquerait ma fin, mon anéantissement, ma déchéance.

Alors je replie l'espace, comme un éventail, entre nos corps pour être certaine de ta présence, de ta force, de tes mots soufflés dans ma chevelure. Je m'agrippe, me love, me laisse bercer en fermant les yeux. Refoulant le moment où tu t'éloigneras et espérant que tu le fasses.

Le souffle ténu de l'éventail que je déploie à l'envie me protège et m'enserre plus sûrement que tes bras.















dimanche 27 septembre 2015

Le blues de la vache qui parle au lieu de ruminer

Quand j'ai dit à Isabelle "je te trouve belle tu sais", j'ai compris en moins de 5 secondes que j'avais dit une connerie.
D'abord elle a cessé de sourire et elle a baissé les yeux, un peu comme si elle souhaitait m'effacer de son champ visuel. Elle a fourgonné dans son tiroir à toute vitesse et sorti la clef de la salle de réunion, objet initial de ma venue dans son bureau. Elle m'a devancée dans le couloir,  a ouvert la porte et elle a dit "voilà" en repartant vers son bureau. J'ai susurré  un piteux "merci Isabelle" . Quelle idiote je fais!

Si j'avais dit " t'es toute jolie aujourd'hui" ou " j'adore la couleur de ton pull", elle m'aurait dit un "merci" tout simple. Elle m'aurait parlé de la journée qui promettait d'être ensoleillée. Je lui aurais demandé des nouvelles de son fils. Elle aurait ouvert la porte de la salle de réunion en me souriant et m'aurait souhaité de passer une bonne matinée.

Mais voilà, j'avais dit "je te trouve belle tu sais". Parce que c'est ce que je pensais.
C'était une considération artistique, une impression de beau qui m'avait sauté aux yeux, une jolie sensation  parce que je trouve qu'Isabelle est une belle personne.

Que pouvait-elle dire? " oui je sais, je suis belle" ou pire "oui je sais que tu me trouves belle".
J'avais mis sans le vouloir un poil trop de séduction dans mon compliment. Et Isabelle ne me connaît pas assez pour savoir à quel degré je lui parle.
Je l'ai tout simplement mise mal à l'aise, je suis sortie de la sphère "connaissance professionnelle amicale , dans son bureau, à 8h30 du matin, pour débouler en mode " connaissance professionnelle ambiguë".

" Tourner sa langue 7 fois dans sa  bouche"... Je rumine le conseil, façon vache dans un pré bien vert.
Il convient que je rumine mes mots avant de les laisser sortir, quitte à y perdre toute spontanéité, quitte à en oublier ce que je voulais dire, quitte à cracher une bouillie infâme. Le filtre "vache qui rumine" n'a pas que des avantages.

J'en étais encore à réfléchir à la façon de retrouver un mode relationnel normal avec Isabelle, quand Florence, quelques jours plus tard, a effleuré ma main EN ME SOURIANT dans un couloir.
J'ai failli tomber à la renverse parce que Florence ne fait aucun mystère de son attirance pour les femmes.

Vite! Mon filtre "vache qui rumine", histoire de faire comprendre avec tact à Florence que je peux dire à Isabelle que je la trouve belle, sans aucune autre intention que louer sa pure beauté et sans du même coup être une fille  possible pour une autre fille attirée par sa gente.
Je rumine, je rumine, les mots se bousculent, j'ai la nausée de cette purée de mots qui tarde à sortir.
Je dois lui dire que je la trouve drôle, sympa, intelligente mais...mais...pas mon genre quoi... pas du tout...

Et je lui sors " tu sais Florence, je te trouve meuh".
Je me retrouve seule dans le  couloir, Florence ayant viré de la basket en haussant les épaules.

Sans mon filtre, j'aurais dit " tu sais Florence, je te trouve moche".
Meuh... c'est moi blessant non?

C'est pas facile d'être une vache qui parle finalement.