mercredi 30 août 2017

Les brutes en blouse blanche

Quand Joséphine émerge vers midi d'un mauvais sommeil inconfortable elle entend des mots dénués de sens au départ: IRM... métastases... foie foutu... cancer... soins palliatifs.
Il lui faut un long moment, s'efforcer à ouvrir les yeux, reconnaître sa chambre d'hôpital, repérer le brouhaha du service où elle se trouve pour enfin se dire que peut-être les voix du couloirs qui lui parviennent parlent d'elle.  Sans doute les voix sans visage parlent d'elle... Elle le sait bien, même si personne encore ne lui a dit de tels mots en la regardant dans les yeux.  Elle a entendu soins palliatifs quand même, ça sonne comme "mourir bientôt" non? Elle a du mal à croire que l'on peut parler d'elle, de sa maladie,  à 2 mètres de sa porte ouverte.
Alors elle choisit de croire que les voix parlent d'une autre personne parce qu'apprendre qu'on peut mourir bientôt d'une façon aussi déroutante n'est pas concevable pour Joséphine.

La chambre se remplit tout à coup, des hommes, des femmes, des enfants. Enfin non, pas des enfants, des jeunes gens à peine sortis de l'enfance. Joséphine ne comprend rien aux fonctions de chacun. Elle comptent 10 personnes autour de son lit.
Elle tente de se redresser un peu sans y parvenir, espère que sa chemise de nuit n'est pas trop ouverte et essaie d'oublier sa coiffure qui doit être dramatiquement affreuse depuis qu'elle est couchée de jour comme de nuit.

Certains regardent par la fenêtre, certains se recoiffent, certains lisent des papiers . Elle attend.
Un plus âgé s'adresse à un gamin, qui bafouille, se gratte la tête, rougit et énonce des chiffres, des mots barbares, des mots qu'elle comprend un peu parfois, des mots qui racontent sa vie d'aujourd'hui.
Et quand la personne qu'elle a décidé d' appeler " le médecin" lui demande: alors, ça s'est bien passé le scanner? Et bien Joséphine répond oui. Et c'est tout. Elle se rend bien compte qu'il faudrait dire autre chose, elle a des milliers de questions, d'incertitudes, de convictions qu'elle garde pour elle. Et surtout, elle repense aux mots qui venaient du couloir toute à l'heure.

Pendant qu'elle essaie d'ordonner tout ça dans sa tête, elle perçoit un frémissement dans l'assistance qui lui fait face, un glissement, tout le monde commence à sortir de sa chambre.

Joséphine hurle en silence dans sa tête. Le médecin s'est déjà tourné. Joséphine  a envie de savoir si elle va bientôt mourir. Mais ne va t-on pas lui reprocher d'avoir écouté une conversation qui ne la regardait pas?
Je vais mourir, je vais mourir, je vais mourir?

La chambre est vide.
Au-delà de la porte laissée ouverte, il semble qu'il y ait une vie où tout le monde trouve sa place. Sauf Joséphine. Sa vie à elle, c'est ouvrir les volets de sa chambre le matin et regarder le ciel. C'est caresser son chat qui s'étire sur le fauteuil du salon. C'est écouter de la musique parfois. C'est somnoler sur un livre ouvert tombé sur ses genoux. C'est...

Joséphine commence à se demander si elle va continuer à conjuguer sa vie au présent. "Soins palliatifs" va sans doute la contraindre à conjuguer sa vie au passé.

Elle appuie sur le bouton de la sonnette, elle n'arrête pas d'appuyer, avec frénésie et rage. Elle sonne dans le brouhaha de ce service hospitalier qui bourdonne et bruisse.  Pas étonnant que personne n'entende et ne vienne.
Une infirmière entre, le regard interrogatif : ohlala...c'est vous qui sonnez comme ça?
Joséphine veut voir le médecin, tout de suite, maintenant, c'est vital.
L'infirmière réprime à peine un souffle d'agacement. Elle se tient devant Joséphine, les mains sur les hanches. Il vient de passer vous voir le médecin, il n'a pas que vous à voir ici vous savez, que voulez-vous lui dire?

Que dire en effet?
Que dire à cette gamine mal coiffée, que dire à ces hommes et femmes qui ne connaissent rien d'elle, à part ses résultats de scanner et d'examens de sang.
Joséphine ferme les yeux et l'infirmière s'impatiente, regarde sa montre, remonte mécaniquement le drap et lui dit qu'elle repassera plus tard.

Joséphine ferme les yeux. Elle doit rassembler ses forces et son courage. Parvenir à marcher. Fuir tous ces gens qui lui font si mal du bien.


dimanche 2 octobre 2016

Ciel à Honfleur- Nicolas de Staël



Les volets étaient clos et la fenêtre ouverte. La lumière découpait la chambre en stries à l'horizontal.
Nous écoutions ce matin s'installer doucement, allongés et respirant en silence.

La mer était quelque part, si proche et pourtant invisible.
Nous ne savions pas si elle montait ou se retirait, mais nous percevions sa mouvance perpétuelle et le soupir mouillé de l'écume sur le rivage. Le vent semblait léger, porteur de mouettes facétieuses et plaintives, cerfs-volants vivants dépourvus de fil.

Nous imaginions le ciel et jouions à deviner ses couleurs et sa texture. Aurions-nous des nuages ouatés blottis les uns contre les autres? Aurions-nous des plumes aériennes zébrant l'azur? Aurions-nous un voile de brume montant de la mer? Aurions-nous une lumière solaire en filigrane? Aurions-nous le gris des cieux normands chargés de pluie?

Nous avons poussé les volets et découvert un tableau au-delà de nos images les plus belles. Et nous avons cligné des yeux pour trouver le point de fracture entre le ciel et les flots.
L'équilibre était parfait et nos souffles à l'unisson de ce jour résumé dans l'encadrement de bois.

Il faut parfois peu de chose pour croire en la beauté du monde et s'y sentir à sa place.

dimanche 18 septembre 2016

Does the show go on now?

La mer est à mes pieds , je la devine, l'entends, la perçois, les yeux clos, allongée sur le sable. La chaleur du soleil me plaque au sol sans douleur et un souffle léger, salé, me frôle en douceur. Des mouettes et des oiseaux marins crient et paillent dans le  ciel ou se déplacent sur la plage en sautillements saccadés. Des enfants clapotent dans les flaques chaudes et des paroles décousues me parviennent et s'envolent avec les algues sèches que le vent fait courir sur le rivage.

L'instant est parfait et pourrait me faire croire que le monde est serein.
Il n'en est rien.

J'essaie de me concentrer sur les vagues qui lèchent le sable, la houle qui les agite et l'écume qui s'étire en dentelle mousseuse.
Je voudrais sceller mes yeux pour faire cesser les images: des rafales de balles sur les murs, des chaises et des tables déchiquetées, des gyrophares qui tournent sans fin, des corps mal couverts par des couvertures de survie dorées, des gens qui pleurent assis par terre, des flics qui se tiennent la tête, des sauveteurs en gilets jaune fluo qui courent, des bris de glace partout, des poussettes renversées, une basket tâchée de sang...

Je vais m'enfermer dans une pièce et fermer les persiennes, laisser la valse des jours et des nuits rythmer mon temps en stries fines sur les murs, m'isoler, me terrer.
Vais-je laisser mon insouciance se fracasser dans la chambre close?
Vais-je laisser mes peurs m'étrangler?

Ou vais-je devoir faire la guerre? Apprendre à manier des armes?

J'ai peur de tout mélanger.
J'ai peur de ne rien comprendre.

J'ai peur de cette foi, brandie comme un étendard sanglant dans lequel se drapent des hommes au regard perdu. Les femmes s'enferment dans des voiles sombres, les enfants même ont la poitrine barrée d'une sangle de Kalachnikov.
Mes repères basculent.
Ma tolérance se fissure.

Ne croire en aucun dieu me permettait de croire en l'homme jusqu'alors.
Vais-je devoir me défier des hommes?

La mer est à mes pieds, je la devine, l'entends, la perçois...
Le monde est immuable, bercé depuis sa création par une onde puissante.

Et je m'interroge sur ma place, ma destinée, ma voie...



lundi 28 mars 2016

Le super héros et sa camionnette

Un grincement à l'arrière me tapait sur les nerfs depuis le départ. Un frottement de plastique à mon avis qui couinait à chaque soubresaut de la route. Mille fois que je jetais un regard dans le rétroviseur en sachant très bien que je ne verrais que l'arrière de la camionnette et que le grincement à la con ne s'excuserait pas de me vriller les méninges depuis 200 bornes... Parfois on a des réflexes stupides.

J'ai réalisé que mes mains étaient crispées sur le volant, sans que  je comprenne bien pourquoi.
L'autoroute était lisse, à peine sinueuse, il y avait peu de circulation et je pouvais poser mes yeux au loin sans prendre beaucoup de risques.
Mes mains étaient pourtant crispées sur le volant.

Le ciel était blanc, presque transparent, le soleil d'hiver trop vif ne chauffait pas. Aux alentours, la campagne était morne et grise, repliée sur elle-même, figée dans la froidure. Les arbres tendaient leurs branches nues vers les cieux, en une prière muette et inutile. J'y percevais un certain désespoir même si parfois, en clignant  des yeux, je trouvais une certaine beauté graphique à ces ramures graciles qui découpaient le ciel en filigranes sombres.

Je calculais que j'avais bien encore 3 heures de route, prisonnier de la camionnette pourrie que j'avais louée le matin même. Ça puait le tabac à l'intérieur, sans parler du grincement de souris sournoise.
Elle m'avait dit " viens, je t'en prie". Et c'est ce "je t'en prie" qui m'avait fait un mal de chien et auquel je ne pouvais rien refuser.

Il y a un an, on s'insultait à longueur de journée, on se faisait la gueule, on s'ignorait, on cherchait à emmerder l'autre. Et elle était partie en me laissant à la fois de l'amertume, du regret et du soulagement.
Je ne sais pas si j'avais grandi depuis cette histoire, je ne sais pas si j'étais meilleur. Sans doute pas, on ne change jamais vraiment je crois.

J'ai remarqué au bout d'un moment, que le ciel bleuissait légèrement, que des genêts étaient apparus en bordure de route et que les ponts étaient de couleurs vives.
J'approchais de cités maritimes, venteuses et sableuses.
J'ai quitté l'autoroute en suivant une longue sortie balisée de métal et le péage m'a recraché comme s'il se débarrassait de moi et de ma camionnette ringarde marquée du logo Super U.

Libéré de  l'asphalte lisse, le grincement  à l'arrière s'en est donné à cœur joie, sur chaque bosse, virage, freinage,  crissant comme un dingue en une symphonie déjantée de musique expérimentale. Juste 10 kilomètres à faire après la sortie m'avait-elle dit. C'est assez pour finir à l'asile selon moi.
Mais j'ai tenu le coup. J'ai crû m'être trompé en slalomant   dans une  zone pavillonnaire triste à pleurer, si bien agencée, toits en ardoise, jardins clôturés, balançoires en plastique. Mais qu'est-ce
qu'elle foutait là?

Je me suis arrêté devant le 15 de l'impasse. Il y avait des pas japonais qui menaient à la porte peinte en bleu et des rideaux fleuris à la fenêtre.... J'étais dans une dimension où j'étais certain de ne pas la trouver. J'ai sonné quand même en pliant mes jambes ankylosées par le voyage. J'ai entendu la porte s'ouvrir et puis plus rien. Juste une douleur indescriptible au niveau du nez et le froid du sol dans mon dos. J'ai pensé que je n'avais pas envie de crever dans ce décors de maisonnettes bretonnantes et puis le noir...

... J' ai une main crispée sur le volant, l'autre tient un mouchoir en papier que je me colle sous le nez tous les 5 minutes, même si je ne saigne plus. Je regarde mon nez dans le rétroviseur aussi, toutes les 5 autres minutes, histoire de bien vérifier qu'il a doublé de volume et commence à violacer.
J'ai rarement pris une telle patate. L'autre con doit avoir la main en compote, enfin c'est ce que j'ai envie de penser pour le moment.

Le truc bien par apport à l'aller, c'est que je n'entends plus le grincement de plastique à l'arrière. Je me demande si ce n'est pas un effet du  coup de poing que j'ai pris en pleine face, mais j'apprécie cette sorte de capitulation mécanique en regard de mon état défaillant. Je me sens comme un super-héros aux pouvoirs de pacotille.
Elle s'est endormie, la tête calée sur la vitre, une mèche de cheveux lui retombe sur le visage. Bien-sûr, je la trouve belle.
Même si je pense que m'avoir fait venir avec une camionnette pour emporter une valise, un autocuiseur en inox et un oreiller est un peu gonflé.

Mais elle est là, avec moi. La route peut bien s'étirer à l'infini, rendant notre arrivée improbable, le soleil d'hiver peut bien chercher à m'aveugler en rayons rasants et perfides, la camionnette peut bien se déboulonner par tous les bouts.
Elle est là, avec moi.



mercredi 11 novembre 2015

Le souffle de l'éventail

L'espace est infime entre nous, replié sur lui-même comme un éventail. Je perçois ton corps collé au mien, ton souffle dans mes cheveux et tes mots qui se perdent dans l'instant. Je suis  bien, je suis si proche de toi, et pourtant j'aspire à l'absence. Le manque de toi qui donne sa valeur à ce moment d'osmose.

Trop proche pour savourer, pas assez de perspective pour percevoir notre amour en entier.
Ce paradoxe m'étouffe, m'anesthésie, me fait couler.

J'aime entendre ta voix au téléphone, pour dire des futilités, pour dire que nous allons nous retrouver.
J'aime t'entendre dans une autre pièce, deviner les objets bousculés, tes pas sur le parquet, ton sifflotement dans les escaliers.
J'aime parler de toi, t'inviter dans mon quotidien sans toi, te faire apparaître dans une conversation, te faire passer comme une ombre que moi seule vois vraiment.

Ce pouvoir de t'imaginer, t'espérer, te vouloir m'habite et me dépasse.
Je me nourris de ton aura, qui grossit en moi au point de me faire perdre le souffle.
Et je tremble de te perdre, de ne plus t'avoir près de moi, de ne plus te voir, ce manque irrémédiable qui marquerait ma fin, mon anéantissement, ma déchéance.

Alors je replie l'espace, comme un éventail, entre nos corps pour être certaine de ta présence, de ta force, de tes mots soufflés dans ma chevelure. Je m'agrippe, me love, me laisse bercer en fermant les yeux. Refoulant le moment où tu t'éloigneras et espérant que tu le fasses.

Le souffle ténu de l'éventail que je déploie à l'envie me protège et m'enserre plus sûrement que tes bras.